Corée du Sud : crise politique sans précédent
Après sa tentative ratée d’instaurer la loi martiale le 3 décembre dernier, le président sud-coréen Yoon Suk-yeol, 64 ans, a plongé la Corée du Sud dans une profonde crise politique qui risque de se prolonger encore pendant des mois.
Uniforme kaki de détenu, cellule de 12 m2, douche hebdomadaire et photo d’identité judiciaire : le président déchu sud-coréen Yoon Suk-yeol, 64 ans, est soumis en prison au même régime spartiate que n’importe quel autre détenu. L’ancien procureur vedette, élu de justesse président de la République de Corée en 2022, a été arrêté le 15 janvier. Ce dirigeant ultra-conservateur très va-t-en-guerre est ainsi le premier chef de l’État sud-coréen en exercice à être arrêté, emprisonné et en procès depuis la fin de la guerre de Corée en 1953. Provoquant une véritable crise politique qui déstabilise la jeune démocratie sud-coréenne libérée des multiples dictatures militaires au début des années 1990.
C’est justement cette tentation autoritaire du président Yoon qui a mis le feu aux poudres. Dans une allocution télévisée surprise le 3 décembre au soir, le président conservateur, Yoon Suk-yeol proclame la loi martiale, une première depuis la fin de la dictature militaire en 1987. Il justifie l’instauration de cette mesure inédite « pour protéger la Corée du Sud libérale des menaces posées par les forces communistes nord-coréennes et éliminer les éléments hostiles à l’État ». Une justification jugée totalement « folle » par les députés de l’opposition qui ont la majorité au parlement.
Dans la nuit du 3 au 4 décembre, des milliers de personnes affluent devant le Parlement sud-coréen en signe de protestation. Près de 190 députés sur 300 parviennent à entrer dans l’hémicycle et adoptent dans la foulée une résolution exigeant l’abrogation de la loi martiale. Six heures après l’avoir décrétée, Yoon Suk-yeol est contraint de lever la loi martiale, et annonce le retrait des troupes déployées dans Séoul. Le même jour, les six partis d’opposition présentent devant le Parlement une motion de destitution contre Yoon Suk-yeol, l’accusant d’avoir « gravement et largement violé la Constitution ». Au onzième jour du chaos politique, le 14 décembre, le Parlement sud-coréen adopte une motion de destitution, dans l’attente de la validation de sa destitution par la Cour constitutionnelle.
C’est précisément devant cette Cour constitutionnelle qu’est jugé le président Yoon. Elle doit statuer d’ici à la mi-juin sur la validité ou non de la motion de destitution votée le 14 décembre dernier. Mais cette procédure judiciaire provoque depuis des semaines de violentes manifestations entre partisans du président Yoon et ses opposants, renvoyant à une lointaine époque de protestations sanglantes contre la dictature durant les années 1980.
Son procès en destitution menée par la Cour constitutionnelle s’est ouvert mardi 14 janvier. La Cour a cent quatre-vingts jours à compter du 14 décembre, date à laquelle elle a été saisie de l’affaire par un vote des députés, pour décider de démettre définitivement Yoon Suk-yeol ou de le rétablir dans ses fonctions de président, soit jusqu’à début juin.
Sur les neuf sièges de la Cour constitutionnelle, une majorité des deux tiers est requise pour entériner une destitution. Si la destitution est entérinée, une nouvelle élection présidentielle devra être organisée dans les soixante jours. Si la Cour constitutionnelle rétablit Yoon Suk-yeol dans ses fonctions, les experts politiques prédisent d’autres troubles. Pour autant, les problèmes judiciaires du président Yoon ne s’arrêtent pas là. En parallèle de cette procédure de destitution, Yoon Suk-yeol est sous le coup d’un mandat d’arrêt et de plusieurs enquêtes, dont une pour « rébellion », un crime passible de la peine de mort.
Ce chaos politique qui va encore se prolonger intervient dans un contexte économique fragile et géopolitique de plus en plus tendu. La banque centrale de Corée du Sud a abaissé ses prévisions de croissance économique pour 2025 en raison de la crise politique qui secoue le pays. De surcroît, les tensions avec le voisin nord-coréen, qui multiplie les tirs de missiles ces derniers mois et qui a envoyé plus de 10 000 de ses soldats sur le front ukrainien, n’ont jamais été aussi fortes. Enfin, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche inquiète les autorités sud-coréennes car le nouveau président américain ne cache pas sa volonté de retirer une grande partie des 30 000 soldats américains stationnés en Corée du Sud, la laissant de plus en plus seule face à la belliqueuse Corée du Nord.
Dorian Malovic