Éthique sociale en Église n° 50 novembre 2022

1 – La COP 27 se réunit en Égypte, du 6 au 18 novembre* Nous avons en mémoire la COP qui avait eu lieu en France en 2015. Elle avait marqué une étape dans la prise de conscience du défi majeur que représente l’avenir de la vie sur terre. La publication, la même année, de l’encyclique du pape François Laudato si’ avait également marqué les esprits ; on dit même que François avait mis la pression sur ses équipes de travail pour que son message, diffusé avant la COP, apparaisse comme une contribution à la réflexion commune.

* Certains commentateurs semblent un peu las de ces COP à répétition. Mais on peut se réjouir qu’elles viennent nous secouer régulièrement et nous rappeler qu’entre l’étalage de bonnes intentions et les réalisations pratiques il y a parfois un abîme. Nous devenons plus sensibles à ce défi majeur avec les effets du dérèglement climatique. Mais on continue sur la lancée, avec la mise en œuvre de projets déjà anciens concernant par exemple la dépendance aux hydrocarbures ou l’affectation d’une ressource qui devient rare : l’eau. Pourquoi une telle lenteur dans les changements ? Il faut nous-mêmes questionner notre addiction à une consommation effrénée que nous considérons trop souvent comme le critère central du bonheur. Les politiques prétendent qu’ils ne veulent pas heurter l’opinion, mais il leur est plus facile de continuer sur la lancée : les mauvaises habitudes font de la résistance ! À nous citoyens de les bousculer, et on peut se réjouir que les jeunes soient souvent en première ligne pour de telles mises en cause.

* Quand nous estimons qu’on nous bassine avec les questions écologiques, regardons bien les petits enfants qui s’éveillent à la vie, et demandons-nous quelles conditions de vie nous leur préparons, en raison de nos lenteurs à changer nos modes de vie. Quel climat  devront-ils supporter ? À quelles sources d’énergie auront-ils accès ? Quelle sera la qualité de l’eau et des aliments dont ils disposeront ?

2 – Les relations internationales en souffrance
* On oublie parfois de mettre en relation les questions écologiques, les injustices à l’échelle mondiale et les situations de guerre ; or, tout est lié ! Il importe avant tout de porter notre attention sur les souffrances humaines. Mais, en raison des guerres, le mal se rajoute au mal avec les rejets toxiques dans l’atmosphère, la destruction des biens, la pression sur les fournitures de denrées alimentaires.

* Dans le même temps, une situation de guerre comme celle qui sévit en Ukraine provoque en cascade une course aux armements. Et les richesses qui sont affectées à la production des armes ne sont pas disponibles pour permettre aux populations les plus démunies de se développer et de subvenir à leurs besoins élémentaires. Il faut le dire : la guerre représente le mal majeur. Il importe donc de résister avec force à ceux qui prétendent imposer leurs vues par les armes. Il est plus que jamais nécessaire de travailler à résoudre les inévitables conflits par la voie diplomatique, sur les bases d’une justice mondiale, et non en raison de la loi de celui qui estime être le plus fort.

* Nous savons aussi que les situations de guerre et les dérèglements climatiques provoquent la migration de populations qui ne peuvent plus vivre sur leur terre. Mais, dans le même temps, chez nous, prospèrent les discours de défiance et de haine à l’égard de l’étranger, parfois jusqu’à l’insulte raciste. Des commentateurs patentés se basent sur des sondages, dont on ne connaît pas la formulation, pour dire qu’il faut suivre l’opinion. Serait-il indécent aujourd’hui de se référer aux droits humains élémentaires ? Serions-nous devenus incapables d’entendre une parole éthique ? Nous valons mieux que ces caricatures ! Résistons à tout ce qui conduit au mépris de la dignité humaine !

 3 – La guerre serait-elle une manière ordinaire de faire de la politique ?
L’autocrate du Kremlin aurait dû réfléchir à l’histoire récente, à l’aventure de son pays en Afghanistan, avant de lancer une opération désastreuse et sanguinaire. Je vous invite à aller sur le site de Justice et Paix France pour consulter la p. 4 de la Lettre de novembre. André BRIGOT, fin connaisseur de ces questions, démontre que les opérations militaires menées par des grands puissances ont conduit presque toujours à des défaites : il en dresse une liste impressionnante. Pourquoi retient-on d’abord la force déployée, au point d’être fasciné, et oublie-t-on les déroutes réelles des agresseurs ? Il questionne aussi l’armement nucléaire que l’on présente comme un facteur de sécurité : pourtant, les conflits qui endeuillent notre humanité demeurent bien nombreux. André B. nous provoque à regarder en face les défaites de ceux qui s’estiment puissants. Un tel constat devrait nous inviter à choisir des voies politiques plus prometteuse d’avenir que le recours aux armes.

4 – Bruno LATOUR : un penseur de la crise écologique
Le dernier numéro de DIÈSE évoquait le décès de ce penseur toujours en recherche. Que retenir de ses apports remarquables à la réflexion sur les relations entre l’humain et l’ensemble de la nature ? Il se situait au carrefour de la philosophie, de la sociologie, de l’anthropologie, des sciences, mais aussi de l’esthétique et de la théologie. Ce qui le conduisait à mettre en mouvement les différentes disciplines, en les croisant de manière vive. Il a ainsi montré qu’il fallait une métamorphose de nos savoirs pour comprendre les enjeux vitaux du défi majeur représenté par la crise écologique. Nos manières classiques de comprendre notre rapport au monde ne nous aident pas à réorienter nos modes de penser et nos manières de vivre. Les freins sont  dans les têtes et dans les habitudes bien ancrées, ce qui fait que nous sommes à la fois victimes et complices de pratiques destructrices. Ce qui explique la difficulté de l’écologie politique à proposer des programmes cohérents et susceptibles d’être assumés par une majorité de citoyens. Il nous faut revisiter de manière critique notre rapport à la modernité, sans retomber dans les ornières réactionnaires.

Le décès de Bruno LATOUR a mis en lumière l’ampleur de son impact dans les milieux intellectuels et médiatiques. Sa pensée toujours en mouvement soulevait plus de questions qu’elle apportait de réponses. Retenons cependant l’affirmation de la solidarité insécable de l’humain avec l’ensemble du vivant, ce qui met en cause un anthropocentrisme naïf, une manière de tout centrer sur l’homme comme s’il était seul au monde. Retenons aussi son appel à atterrir, alors que nous risquons toujours de nous penser comme en-dessus, hors-sol, maître de tout. Son rapport à la tradition chrétienne le conduisait à se fonder sur l’incarnation et non sur une spiritualité d’évasion.

Je renvoie volontiers à Élodie Maurot : un entretien avec B. Latour publié ans La Croix hebdo des 8-9 février 2020 et un article Bruno Latour : penser « l’ici-bas » paru dans La Croix du 10 octobre 2022, suite à son décès.

 

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