MH : La doctrine sociale de l’Église à l’ère de l’IA

Peu de temps après son élection, Léon XIV avait expliqué le choix de son nom par le fait qu’il souhaitait s’inscrire dans le sillage du pape Léon XIII et de Rerum novarum, la grande encyclique sociale initiant la doctrine sociale dans sa forme contemporaine. Avec Magnifica humanitas (MH), sa première encyclique, signée un an plus tard le 15 mai 2026 – jour anniversaire des 135 ans de Rerum novarum – il confirme son choix.

 

Léon XIII le 11 avril 1878
© Braun et Compagnie – wikimedia

Sa feuille de route comme Pape est bien la Doctrine sociale de l’Église qui offre les repères d’une « pensée dynamique fidèle à l’Évangile » pour affronter de multiples défis à l’ère de l’intelligence artificielle. L’enjeu est crucial, il s’agit de la « protection de la personne humaine » à l’heure de bouleversements profonds engendrés par les évolutions technologiques et la révolution numérique. Un discernement est à opérer entre la logique de la tour de Babel « où l’œuvre commune est guidée par un projet de domination qui finit par déshumaniser » ou celle de la reconstruction de Jérusalem au temps de Néhémie, « une œuvre de responsabilité partagée » (MH 90). Pour ce discernement orienté vers l’action, la tradition de la pensée sociale de l’Église est une ressource précieuse et incontournable. Léon XIV la rappelle, l’actualise et en démontre la fécondité pour affronter les défis d’aujourd’hui notamment celui qu’il exprime avec vigueur : « désarmer l’IA » ! C’est-à-dire « non pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain » (MH 110).

Ce texte, certes long et dense mais qui reste très accessible car il ne s’enferme jamais dans des discussions de spécialistes, vaut la peine d’être lu et travaillé pas à pas. On peut en donner ici quelques grandes lignes et souligner deux points d’intérêt particulier pour Justice et Paix : l’accent mis sur la promotion des droits de l’Homme et les réflexions sur la paix.

Dans le premier chapitre, le Pape s’emploie à présenter l’histoire de la Doctrine sociale de l’Église en soulignant son caractère dynamique. C’est parce que l’Église solidaire de toute l’humanité reconnaît une autonomie des réalités terrestres et affirme une réelle distinction entre communauté ecclésiale et communauté politique – autant de convictions reprises du concile Vatican II – qu’elle comprend sa relation au monde dans le sens d’un discernement spirituel des signes des temps. Il s’agit de « repérer les signes de la présence du Christ » et « les dérives qui obscurcissent son visage » (MH 22). La Doctrine sociale de l’Église est donc ce « patrimoine de sagesse » qui offre des principes pour lire les événements de l’histoire et soutenir « un discernement commun en aidant à reconnaître et à promouvoir ce qui sert à la dignité des personnes, la vitalité de communautés et le bien de tous » (MH24). C’est un chemin de « discernement communautaire » qui naît de « la rencontre entre la vérité éternelle de l’Évangile et les questions de l’histoire » (MH 27). Et le pape Léon XIV de passer en revue les grands textes de la Doctrine sociale depuis Rerum novarum (1891) jusqu’à Fratelli tutti (2020) en tirant à chaque fois des points d’attention utiles pour le discernement d’aujourd’hui.

Le second chapitre poursuit la présentation de la Doctrine sociale comme « une réalité vivante » et un « corpus de principes et de critères partagés » à même de guider « le discernement des croyants dans leur vie personnelle et publique » (MH 45). Au fondement, il y a la reconnaissance de l’être humain image du Dieu trinitaire et donc l’affirmation de l’égale dignité de tous les êtres humains et le rappel de « la valeur suprême des droits de l’Homme » (MH 53-58). Le Pape se penche alors sur cinq autres principes : le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. Tous ces principes, permettent de donner de la chair à l’expression de « développement humain intégral » qui est l’horizon à partir duquel on peut lire les transformations de notre temps et notamment la révolution numérique. Ce qui marque dans la présentation de ces notions traditionnelles de la Doctrine sociale, c’est le souci de les actualiser par une intégration organique du soin de la Maison commune et de l’option préférentielle pour les pauvres, l’écoute du cri des pauvres et du cri de la terre, chers à Laudato si’ (LS 49 et MH 43). À noter également, la finale du chapitre qui invite l’Église elle-même à s’examiner selon les critères de la Doctrine sociale pour vérifier « que les principes évoqués dans ce chapitre sont d’abord vécus en son sein » (MH 86). Par exemple, le bien commun « prend le visage d’un style synodal pour la mission au service du Royaume » (MH 86).

Dans le troisième chapitre les ressources de la Doctrine sociale exposées précédemment permettent de se pencher sur les défis posés par un monde marqué par la révolution numérique et le développement de l’Intelligence Artificielle qui fait déjà partie de notre quotidien. La technique n’est pas qu’un simple instrument, elle finit par déterminer ce qui compte. C’est ce que le pape François avait dénoncé dans Laudato si’ comme la généralisation du « paradigme technocratique », cette « tendance à laisser la logique de l’efficacité, du contrôle et du profit régir à elle seule les choix personnels, sociaux et économiques » (MH 92). Avec l’IA la dynamique s’amplifie. Elle peut certes être une aide précieuse mais elle nécessite une approche mesurée et vigilante. Il s’agit au plan personnel de ne pas se laisser tromper par l’impression d’objectivité ou par la simulation d’une communication humaine. Au plan de la société il ne faut pas sous-estimer les impacts environnementaux, le danger de laisser les prises de décisions à des machines, le pouvoir pris par les grands acteurs économiques et technologiques. Il est nécessaire de s’engager pour davantage de régulation, dénoncer les monopoles au nom du bien commun, assurer un accès universel et transparent au nom de la destination universelle des biens, reconnaître le travail invisible et les mécanismes d’exploitation derrière l’entraînement des modèles, s’interroger sur les mécanismes de pouvoir au nom de la justice. Le constat est parfois très sombre mais l’enjeu est anthropologique. Est-ce qu’on défend la dignité de toute personne ou est-ce qu’on la nie dans une logique de profit et d’efficacité ? Derrière le rêve des courants transhumanistes et posthumanistes de dépasser les limites de la condition humaine, il y a une vision très problématique de l’être humain que l’encyclique qualifie de « anti-humaine » (MH 112). Pourtant, dans une vision chrétienne, les limites et les fragilités de l’être humain ne sont pas des erreurs à corriger mais les lieux où la grâce de Dieu se déploie pour nous rendre plus humains dans des relations qui libèrent et une communion qui transforme (MH 128). Des institutions et des personnes, chrétiennes ou non, donnent l’exemple que « l’humanité – magnifique et blessée – ne doit ni être remplacée ni dépassée » (MH 126).

Les deux derniers chapitres vont plus avant dans des domaines où les bouleversements de l’IA ont des répercussions concrètes : la communication et le défi de la recherche de la vérité, l’éducation, le travail, les nouvelles formes de dépendance et aussi de traites des êtres humains, et la pratique de la guerre. On note qu’à l’occasion de la dénonciation des nouvelles formes d’esclavage engendrés par certains développements technologiques, le Pape relie l’histoire douloureuse de la lenteur de l’Église à condamner l’esclavage et à exprimer son « incompatibilité totale » avec la conviction de la dignité de chaque être humain. Il en demande pardon. De manière positive, l’encyclique se termine par une invitation à œuvrer à la construction d’une civilisation de l’amour à laquelle tous peuvent apporter leur contribution. Cinq pistes sont mises en avant : « désarmer les mots », « construire la paix dans la justice » car les deux sont intrinsèquement liés, « adopter le regard des victimes » et faire entendre leur voix, « cultiver un sain réalisme » qui ne renonce pas à changer le monde, « relancer le dialogue et le multilatéralisme ».

À l’heure où certains, y compris dans les milieux catholiques, doutent du langage des droits humains, il est très significatif que le pape Léon XIV consacre cinq numéros à la « valeur suprême des droits de l’Homme ». C’est un lieu clé pour lui de la défense de la dignité humaine inaliénable de toute personne. « Dans la perspective chrétienne, les droits de l’Homme ne sont pas un ajout extérieur à la personne mais une traduction historique de sa dignité intrinsèque que la communauté internationale est appelée à protéger et à promouvoir » (MH 54). Il souligne que l’Église reconnaît la valeur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et de tout le mouvement de proclamation de ces droits. Il rappelle qu’ils sont inviolables, universels et inaliénables et aussi qu’ils ont des conséquences pratiques et juridiques. Le premier d’entre eux est « le droit à la vie, de sa conception à son terme naturel » (MH 55).

Le thème de la paix (et celui de la guerre) tient une place importante dans l’encyclique. C’est l’occasion pour le Pape de s’inscrire dans la lignée de François en ce qui concerne la critique de la « dissuasion nucléaire pour assurer la sécurité » dont il parle comme d’une « conviction erronée » (MH 194) ou encore en ce qui concerne la doctrine de la « guerre juste ». Pour Léon XIV, « aujourd’hui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict » (192).

Magnifica humanitas porte un regard sans concession sur notre monde mais offre une profonde espérance en proclamant avec vigueur une foi en l’humanité « magnifique », capable de discerner et de s’engager à l’ère de l’IA pour construire un monde « où la dignité de toute personne est préservée, la justice promue et la fraternité rendue possible » (MH 1). Le Magnificat de Marie témoigne de cette confiance en Dieu, en révélant « le dessein transformateur de l’économie chrétienne » (MH 244). « Il renverse les puissants de leur trône », « Il élève les humbles », « Il comble de biens les affamés » (Lc 1, 52-53).