Robert Schuman, source ravivée d’inspiration européenne
Il faut souvent un œil neuf, extérieur, pour pointer ce que le nôtre, usé, ne voit plus de l’intérieur. La visite du pape Léon XIV à Metz le 28 septembre, tournée vers Robert Schuman, fait ressortir de l’oubli la noble figure d’un « Père de l’Europe », finalement mal connu. De fait, l’ancien ministre des Affaires étrangères était un homme discret, vite éclipsé par les gaullistes qui ont repris le projet européen à leur manière. Schuman a pourtant été le chef de la diplomatie française durant les années charnières d’après-guerre. Il a négocié la gestion du plan Marshall (future OCDE), signé à Washington le traité créant l’Otan et celui instituant le Conseil de l’Europe. Surtout, c’est lui qui a jeté les premières fondations de la construction européenne, avec la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1950. Un projet élaboré par Jean Monnet, alors Haut-Commissaire du Plan, mais porté politiquement tout entier par Robert Schuman.
Qui d’autre pour oser, cinq ans, jour pour jour, après la capitulation de l’Allemagne nazie, proposer une nouvelle organisation gérant les productions de deux industries-clés, où la France siègerait à pied d’égalité avec son ennemi héréditaire ? En souvenir de cette Déclaration Schuman pour rendre la guerre entre les deux pays « non seulement impensable mais matériellement impossible », le 9 mai est devenu la journée de l’Europe, qu’on surnomme à Bruxelles la « saint Schuman ».
En clin d’œil à son éventuelle canonisation ? Le procès pour sa cause est ouvert depuis 1990. En 2021, le prédécesseur de Léon, le pape François, a déclaré Schuman « vénérable ». Il y a bien quelque chose d’un peu miraculeux à cette réconciliation franco-allemande si féconde. La main tendue par Schuman dépasse l’entendement politique habituel si elle fait, dans son cas, abstraction de sa foi profonde. L’homme « n’avait aucune des caractéristiques que l’on réclame généralement d’un leader », s’étonna l’ancien ministre belge, Paul-Henri Spaak, autre fondateur de la construction communautaire – lui non-chrétien : « Je n’ai jamais vu un homme d’apparence plus modeste, d’allure plus discrète, manifester autant d’imagination et d’audace politique ». C’est cet oiseau rare en politique que vient dénicher Léon XIV, à Metz.
Le pays messin sert aussi à comprendre ce geste inédit de paix. L’histoire de Robert Schuman reflète celle de générations frappées par la guerre et ballottées par les frontières. Né Allemand, nationalité prise par son père après l’annexion de la Moselle à l’Empire prussien, il est devenu Français en 1919, avec le retour de l’Alsace-Lorraine. Sa double culture franco-germanique, voire triple avec celle luxembourgeoise de sa mère, lui permit de se tourner plus aisément vers le chancelier Konrad Adenauer, catholique rhénan. Comme pour un autre éminent – et non moins catholique – « Père de l’Europe » de la même génération, Alcide De Gasperi, né dans l’empire austro-hongrois avant que sa région du Trentin ne soit rattachée à l’Italie, où il devint chef du gouvernement et fit admettre Rome dans la CECA naissante.
« L’avenir ne se construit pas grâce à la force, ni à l’esprit de conquête, mais grâce à la patiente application de la méthode démocratique, à l’esprit constructif des accords et au respect de la liberté », déclarait De Gasperi. Des mots qui résonnent à contre-courant de l’esprit du temps, gagné par la brutalisation des rapports de force et la logique d’empires. Raison de plus de mettre en avant la confiance dans le droit, la recherche de compromis et la coopération loyale, qui animaient les pionniers de la construction communautaire au-delà d’intérêts antagonistes à défendre. Le déplacement du pape vient raviver cet esprit européen avant des échéances électorales décisives l’an prochain, en France mais aussi en Italie, en Espagne ou en Pologne. Sa visite rappelle le soutien bienveillant du Saint-Siège envers un projet européen, certes imparfait, mais auquel les catholiques et, pour reprendre Jean XXIII dans Pacem in terris, « tous les hommes de bonne volonté » sont appelés de nouveau à s’atteler.



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