Ukraine. L’Église, l’occupation et la responsabilité morale

Traduction libre

Avant d’aborder les thèmes de la guerre, de l’occupation et de la responsabilité, je tiens tout d’abord à exprimer ma profonde gratitude — ainsi que celle de nombreux Ukrainiens — aux Églises catholiques locales d’Europe. Depuis les premiers jours de l’invasion à grande échelle, vos prières, votre soutien, vos prises de position publiques et votre simple solidarité humaine ont constitué un signe tangible que l’Ukraine n’a pas été laissée seule.

Nous vous en sommes profondément reconnaissants… Toutefois, la véritable amitié nous permet d’évoquer en toute franchise les défis qui se dressent encore devant nous et devant l’Europe.

Le symptôme le plus alarmant de la situation actuelle n’est pas le manque de ressources. Le problème le plus préoccupant est la lassitude morale croissante qui se fait désormais sentir dans certaines régions d’Europe. À mesure que la guerre perdure, la tentation est grande d’abaisser nos exigences morales et d’accepter l’injustice comme une réalité politique.

Environ quatre millions d’Ukrainiens vivent aujourd’hui sous occupation russe, dans des conditions marquées par une violence systématique. Leur situation s’efface peu à peu de l’agenda de la diplomatie internationale. Dans les salles de conférence et les documents d’analyse, on entend de plus en plus souvent des expressions telles que « gel du conflit », « scénarios réalistes » ou « compromis territoriaux ».

Ces termes peuvent sembler neutres. Pourtant, ils dissimulent une réalité bien concrète.

Selon le rapport 2026 de Freedom House, les territoires occupés affichent les scores de liberté les plus bas au monde. Les droits politiques y sont quasi inexistants. La liberté religieuse a été anéantie pour les communautés qui refusent de se soumettre au Patriarcat de Moscou.

Nos fidèles gréco-catholiques, ainsi que les autres chrétiens et croyants rejetant l’idéologie du « monde russe » (*Russkiy Mir*), sont en butte à des persécutions systématiques. Depuis le début de l’invasion à grande échelle, des dizaines de membres du clergé ont été tués.

Des dizaines de milliers d’enfants ont été arrachés de force à leur foyer et transférés en Russie.

Il ne s’agit pas de crimes isolés, mais d’une politique systématique et délibérée visant à effacer l’identité ukrainienne.

L’Église a le devoir d’appeler les choses par leur nom : il s’agit d’un crime. Et le silence — ou la normalisation progressive de cette réalité — constitue également un crime.

C’est pourquoi les Églises d’Ukraine ne peuvent parler de paix en termes purement techniques ou diplomatiques, car la paix ne se résume pas à la simple absence de guerre.

La paix en soi n’est pas une valeur absolue. La capitulation peut aussi apporter la paix.

Cette idée n’est pas nouvelle. Permettez-moi d’évoquer l’historien grec antique Thucydide ; en relatant la guerre entre Athènes et Sparte au Ve siècle avant J.-C., il a exprimé une idée qui demeure douloureusement actuelle : « Les forts font ce qu’ils peuvent, et les faibles subissent ce qu’ils doivent. »

Lorsque les Athéniens arrivèrent sur la petite île neutre de Mélos, ils placèrent ses citoyens face à un choix simple : capituler ou être anéantis. Les habitants de Mélos en appelèrent à la justice et aux dieux. Les Athéniens répondirent que la justice n’existe qu’entre puissances égales. Mélos fut détruite.

C’est ainsi que le chercheur contemporain Graham Allison a développé ce concept sous le nom de « piège de Thucydide » : le risque de conflit direct entre grandes puissances, qui ne réside pas uniquement dans une guerre ouverte entre États puissants.

Il réside dans le fait que, tout en évitant la confrontation directe, les grandes puissances s’affrontent souvent par l’intermédiaire de nations plus petites. Ces dernières deviennent alors des champs de bataille pour les stratégies d’autrui. Il n’y eut que peu d’affrontements directs entre Athènes et Sparte ; en revanche, de nombreuses cités situées entre ces deux puissances furent détruites.

Aujourd’hui, nous constatons des parallèles alarmants.

Les règles internationales ne fonctionnent plus comme avant.

Le droit international ne garantit plus la sécurité.

Les grandes puissances raisonnent à nouveau en termes de sphères d’influence.

Les États-Unis se concentrent sur la compétition stratégique avec la Chine.

L’Union européenne cherche à gagner du temps pour améliorer son potentiel de défense et moderniser ses forces armées.

La Chine observe l’affaiblissement de ses adversaires.

La Russie réorganise son économie et sa société selon une logique de confrontation à long terme et n’a aucune volonté de mettre fin à la guerre ni de participer à de sérieuses négociations diplomatiques internationales pour enrayer cette folie.

La guerre redevient un instrument. Cela représente un défi majeur pour les dirigeants politiques et les Églises. Lorsque la stabilité devient l’objectif suprême, la tentation est grande d’accepter des compromis qui auraient semblé moralement inacceptables il y a encore quelques années.

Mais de tels compromis soulèvent une question difficile : compromis dans quel but ? Quel est le résultat escompté ?

À l’heure actuelle, aucun des principaux acteurs mondiaux n’a de réponse claire à certaines questions fondamentales. À quoi la Russie devrait-elle ressembler après cette guerre ? Quel type d’ordre international devrait émerger en Europe de l’Est et dans l’espace post-soviétique ? Que signifie concrètement une paix juste et durable ?

Faute de réponses à ces questions, on court le risque de confondre une stabilité à court terme avec une véritable solution, et de voir des compromis provisoires ne faire que repousser à plus tard des conflits encore plus graves pour l’Europe.

En pratique, la stratégie souvent prônée aujourd’hui par l’Occident collectif se résume à ceci : l’Ukraine doit tenir bon — ou, comme on l’entend parfois, « maintenir l’Ukraine dans le combat ».

L’Ukraine tient bon. Mais il faut le dire ouvertement : si l’Ukraine résiste, ce n’est pas seulement pour elle-même, c’est aussi pour faire gagner du temps aux autres, et notamment pour donner à l’Europe l’occasion de reconstruire ses capacités de défense. C’est pourquoi nos partenaires portent également une responsabilité morale quant à l’usage qui est fait de ce temps.

Il s’agit d’un calcul pragmatique… mais qui a un prix… et ce prix ne se mesure pas en argent.

Il se mesure en vies humaines… Chaque jour, chaque mois, se paie au prix de la souffrance et de la mort d’Ukrainiens.

La foi chrétienne nous enseigne que chaque personne a de l’importance. La démocratie européenne s’est bâtie sur cette même conviction.

Saint Jean-Paul II rappelait souvent aux nations soumises à la pression de systèmes puissants que la personne humaine ne doit jamais être réduite au rang d’instrument.

C’est pourquoi, avant de conclure, je souhaite partager quatre réflexions pratiques qui me semblent importantes tant pour les institutions européennes que pour nos Églises.

Premièrement, nous devons continuer à défendre le principe de non-reconnaissance de l’occupation des territoires ukrainiens. Il ne s’agit pas seulement d’un principe moral. Ce n’est pas simplement une position juridique ou diplomatique. C’est un engagement moral et une forme de sagesse stratégique.

L’expérience des pays baltes nous rappelle pourquoi cela est crucial. Après l’annexion soviétique de 1940, beaucoup jugeaient la politique de non-reconnaissance irréaliste et inefficace. Pourtant, lorsque l’Estonie, la Lettonie et la Lituanie ont recouvré leur indépendance en 1991, cette position s’est révélée à la fois moralement juste et stratégiquement sage. Nous vivons aujourd’hui une situation comparable.

Deuxièmement, nous devons maintenir la question des territoires occupés à l’ordre du jour. Quatre millions d’Ukrainiens ne peuvent être relégués à la marge des négociations diplomatiques.

Troisièmement, nous avons besoin d’une vision plus claire de la manière dont cette guerre doit prendre fin. C’est avant tout une tâche qui incombe à l’Ukraine, mais elle concerne également ses amis et partenaires. « Soutenir l’Ukraine » ne constitue pas, en soi, une stratégie.

Quel est l’aboutissement souhaité ? Que signifie la victoire ? Que signifie une paix juste et durable ? Ces questions ne peuvent plus être éludées. La raison en est simple : l’avenir de l’Ukraine est étroitement lié à celui de l’Europe elle-même.

Quatrièmement, les communautés religieuses jouissent, au sein de la société, d’une certaine confiance et d’une crédibilité morale. Chacun d’entre nous, dans son propre pays et sa propre communauté, a la capacité de maintenir visible la dimension humaine de cette guerre et de rappeler à la société que les questions morales ne peuvent être dissociées des décisions politiques.

L’Église ne prétend pas détenir le monopole de la sagesse géopolitique. Elle insiste toutefois sur la nécessité d’entendre la voix de la victime.

Elle affirme également que la dignité humaine doit primer sur tout le reste : sur les statistiques, sur les stratégies et sur les accords politiques.

Si la souffrance de millions de personnes se réduit à un simple objet de négociation, alors nous aurons déjà perdu quelque chose d’essentiel, avant même que la guerre ne prenne fin.

 

Intervention prononcée lors de la réunion de la commission des Relations Extérieures de l’UE de la COMECE