La dignité dans les assiettes

Dans Dilexit Te, le pape Léon XIV nous exhorte à nous engager par et pour les pauvres. Alors qu’autour de nous semble triompher le culte de la force, j’aimerais ici illustrer la puissance que représente l’éthique de la vulnérabilité, de la patience et du collectif.

Depuis 2016, sur notre territoire de Lorraine, des acteurs locaux, élus, agriculteurs, professionnels et premiers concernés se sont lancés dans la folle aventure de la lutte contre la précarité alimentaire, au plus près des réalités locales. Dans le sillage du rapport d’ATD Quart Monde « Se nourrir quand on est pauvre », une dynamique de réflexion collective s’est engagée autour de l’accès de tous à une alimentation digne, durable et de qualité, c’est le projet « de la dignité dans les assiettes ».

Nous nous sommes laissé déplacer par la parole des personnes concernées, des plus petits, en partant de leur expérience concrète de la précarité alimentaire. Cette parole, accompagnée par la méthode de travail d’ATD Quart Monde et soutenue par les éclairages de professionnels, d’élus et de bénévoles, nous a permis d’adopter une compréhension plus globale de la précarité alimentaire. En 2019, ce travail a abouti à une charte signée par l’ensemble des partenaires, formalisant onze principes fondateurs de la démarche reposant sur le respect, l’autonomie et la confiance.

Loin de la traditionnelle distribution alimentaire, diverses expérimentations et projets ont alors vu le jour : des achats groupés auprès d’agriculteurs locaux, des formations à destination des professionnels de l’aide alimentaire ou encore la réflexion et la mise en place de jardins nourriciers sur des terres communales. Ces initiatives ont fait l’objet d’observations et de capitalisation dans le cadre de laboratoires d’usage, qui relisent les expériences vécues et alimentent la recherche sur la précarité alimentaire. C’est une prouesse d’intelligence collective !

En 2025, nous avons dressé le bilan de neuf années de déploiement et d’enseignements, avec 150 participants dont un tiers vivant en situation de précarité. Nous pouvons nous féliciter de compter aujourd’hui 442 familles adhérentes au projet, et de constater que 90 % des personnes concernées ont observé une amélioration de leur accès à une alimentation de qualité et durable.

En remettant au cœur de la démarche l’expérience des plus précaires, nous avons transformé notre manière d’agir : ne plus faire pour, ne plus faire sans, mais faire avec. Ce point de départ change profondément la manière de poser les problèmes. Ainsi, l’intuition du pape François, qui voit dans la crise écologique une crise humaine et sociale, se confirme. Relever le défi d’une alimentation durable, c’est d’emblée intégrer la dimension sociale et penser en termes de dignité, d’accès et de juste rémunération des agriculteurs. Opposer la fin du monde et la fin du mois est un débat stérile dès lors que l’on pense l’écologie en termes populaires.

Nous avons appris que le collectif, le « faire avec », est une démarche profondément transformatrice pour les structures. Elle humanise les pratiques et les institutions. Dans nos frénésies de simplification administrative, économique et bureaucratique, nous oublions trop souvent l’humain et le sens du service. Si nos institutions et nos politiques publiques doivent connaître une révolution, c’est bien en gardant pour boussole le service de la dignité humaine. Sans cela, toute transformation sera vaine.

Cette démarche rappelle combien il est crucial de placer la parole des pauvres au centre de l’action politique. Elle illustre concrètement l’option préférentielle pour les pauvres de la doctrine sociale de l’Église.

Ce projet pourrait paraître anecdotique. Pourtant, à l’heure où, partout en Europe et dans le monde, les lumières de l’idéal démocratique et social s’éteignent peu à peu, il me semble que commencer à construire la justice à partir de droits fondamentaux, comme l’accès à une alimentation digne, constitue déjà un véritable tour de force démocratique.