Éthique sociale en Église n°92 mai 2026

Ce numéro traite à nouveau de la manière dont les mots employés et les discours convenus peuvent receler des pièges, notamment en rétrécissant le point de vue ou en banalisant la violence. 

1 – Quelle place pour le symbolique ?
L’usage des mots n’est jamais anodin. Nous avons été nombreux à nous réjouir de la manière dont Notre-Dame de Paris fut relevée de ses cendres, grâce à une forte mobilisation financière et organisationnelle. On en fait maintenant un modèle, au point d’évoquer des « cathédrales industrielles » à propos de chantiers qui ont leur importance mais qui sont à situer à leur juste niveau. Tout d’abord l’étonnante mobilisation pour la restauration de Notre-Dame n’est pas réductible à une technique d’organisation efficace. Osons le mot, il y avait bien une motivation d’ordre spirituel même si tous, donateurs et acteurs, n’exprimaient pas des sentiments identiques. Certains professionnels de la remise en état de l’édifice ont parlé d’une expérience personnelle tout à fait inédite. En ignorant cette dimension spirituelle, nous risquons d’altérer une part essentielle de notre humanité, d’aplatir notre expérience par le repli sur un matérialisme réducteur, de passer à côté de ce qui peut faire sens dans nos vies.

Quand le symbolique n’a plus de place que reste-t-il ? Nous façonnons alors un monde où dominent les procédures et l’efficacité technique, avec au bout un esprit comptable qui devient la référence ultime. Les relations humaines risquent alors de se réduite à de simples calculs d’intérêt, voire à des rapports de force brutaux, ce qui conduit à un vide existentiel, à une vie sans cœur. Pourtant, de nombreuses réflexions ont montré qu’une société humaine tient vraiment par la circulation de la gratuité et l’échange de dons. Restons vigilants, une vie commune réduite à l’efficacité matérielle et aux rapports d’intérêts individuels devient dure et violente, nous en avons des signes aujourd’hui. Face aux dérives, la répression ne suffit pas, il vaut mieux cultiver et partager ce qui peut faire sens pour notre vie commune.

 2 – Comment promouvoir l’amitié sociale ?
Le symbolique n’est pas évanescent, il prend corps en des manières d’être et des choix de vie. Aussi, il y a des manières humaines de prendre soin d’un enfant, d’une personne fragile ou malade. Il ne suffit pas de donner à manger et de vêtir un bébé : ces gestes accomplis avec amour permettent un attachement grâce auquel le petit pourra grandir et devenir plus autonome. Aujourd’hui, beaucoup de personnes souffrent de solitude et de déficit de reconnaissance notamment dans le travail. Un tel manque ne se comble pas seulement par des avantages matériels : chacun aspire à être reconnu dans sa dignité, comme une personne qui a du prix aux yeux des autres.

Prenons donc le temps de savourer la beauté de la relation avec les autres, de goûter le bienfait d’un temps de vie partagée. Ne nous considérons pas simplement comme des individus, nous sommes des personnes qui grandissent en humanité au cœur de relations humaines. À ce propos, le pape François a même osé parler d’amitié sociale, d’amour politique (cf. l’encyclique Fratelli tutti). Au lieu de nous lamenter sur la dureté du monde, nous pouvons commencer par dire et agir de telle manière que ces mots, amitié et amour, ne restent pas lettre morte mais deviennent la source d’initiatives bienfaisantes.

Pour cela faisons place au désir dans nos vies. Non pas la forme perverse du désir qui se confond avec l’envie de posséder autrui, de le dominer pour le réduire à un objet. Il s’agit du désir au sens noble de l’aspiration à la rencontre, à l’échange, au soutien mutuel. Rappelons-nous que le mot fraternité brille sur nos monuments publics, il nous invite à honorer vraiment ce désir qui nous habite. Alors, ne réduisons pas notre expérience humaine aux exploits techniques et aux gains financiers ; ne laissons pas s’étioler ces beaux mots d’amour et d’amitié, si nous les perdons nous marginalisons ce qui fait le meilleur de notre vie personnelle et collective.

3 – Quelle place pour les enfants ?
La question démographique revient dans les débats. Dans notre pays le nombre des décès l’emporte sur le nombre des naissances. Alors qu’il s’agit de la venue au monde de bébés, les discours en vogue en restent souvent à un matérialisme réducteur. On a déjà vu que l’enfant risque d’être considéré comme un gêneur, au point que l’on crée des espaces « sans enfants » ! Quant aux motifs invoqués pour enclencher un réarmement démographique (drôle d’expression aux relents guerriers !), ils manifestent souvent un égoïsme bien épais. Tout d’abord, s’il y a moins d’enfants, qui paiera nos retraites ? Ou, en plus sournois, si nous manquons de bras et de cerveaux pour les différentes activités, il faudra bien faire appel à l’immigration ! On suggère alors qu’entre deux maux on va choisir le moindre en faisant des enfants. Des manières de considérer la venue d’un autre (l’enfant ou l’immigré) d’abord comme une gêne. Un signe inquiétant de rétrécissement du regard, de peur de la vie.

Nous pouvons à l’inverse désirer l’ouverture à la vie et à l’accueil de l’autre comme la source d’un vrai bonheur. C’est beau d’offrir la vie : la naissance d’un enfant apporte toujours du nouveau ; c’est un signe de confiance en l’avenir, mais aussi un engagement de notre responsabilité pour préparer un monde vivable et non une catastrophe écologique.

-> Mais il y a aussi dans le monde des enfants qui souffrent de la guerre et qui meurent, on parle alors de « victimes collatérales », une manière de relativiser le scandale. À propos d’un conflit dont on parle peu, la guerre civile au Soudan, la moitié de la population est déplacée, 10 millions de jeunes et d’enfants se trouvent privés d’école, de soins et parfois de nourriture.

4 –Que dire encore à propos de la paix ?
Nous sommes actuellement submergés par les images de guerre, avec des commentaires qui s’intéressent à la puissance destructrice et non aux effets ravageurs sur des populations dont l’immense majorité n’a rien à voir avec les combats. Parmi les victimes, nombre d’enfants qui aspiraient à vivre et à grandir. L’arrêt des combats, même pour une simple trêve, est toujours préférable au bruit des armes, mais il ne suffit pas pour fonder une paix solide. Celle-ci ne peut tenir que si elle s’organise à partir d’une volonté de vivre ensemble, d’un goût pour des solidarités qui profitent à tous. Il faut pour cela dépasser une vision des relations entre les peuples sous le seul mode de rapports de force et de dominations. Un équilibre basé sur la peur sera toujours fragile s’il n’y a pas la volonté positive d’une vie commune au travers même des différences : la peur des armes nucléaires n’empêche pas les conflits meurtriers. Il faut arrêter de penser la guerre comme l’état normal du monde, mais une paix solide suppose un engagement efficient pour permettre à chacun de vivre dignement. On parle bien d’une dynamique éthique et spirituelle (osons le mot !) qui prend corps dans un droit international fondé sur la justice, en des solidarités effectives pour le développement des peuples. Commençons par résister au langage guerrier et au mépris de l’autre afin d’ouvrir le chemin d’une paix durable.

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