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Relancer le débat sur l’arme nucléaire

80 ans après Hiroshima, la menace est toujours présente et le monde plus instable. Une invitation a été lancée aux évêques français

La question, dans la société française comme au sein des communautés catholiques, n’apparaît pas au premier rang des préoccupations. Pourtant, depuis le funeste 6 août 1945, la menace nucléaire pèse toujours sur notre monde. On a pu mesurer récemment ce désintérêt, à l’occasion de la visite apostolique du pape Léon XIV en France. À propos de son discours à l’Elysée devant le président Macron, le 25 octobre dernier, les commentaires ont insisté sur le rappel de l’engagement de l’Église à protéger la vie et la dignité de chaque personne, et notamment sur son opposition à l’euthanasie, au suicide assisté ou à la GPA.

Les réactions furent en revanche plus discrètes sur l’un des paragraphes de son allocution, pourtant tout aussi ferme. Le Pape commença par citer Jean XXIII dans Pacem in Terris (n° 112) : « La justice, la sagesse, le sens de l’humanité […] réclament qu’on arrête la course aux armements ; elles réclament la réduction parallèle et simultanée de l’armement existant dans les divers pays, la proscription de l’arme atomique et enfin le désarmement dûment effectué d’un accord commun et accompagné de contrôles efficaces. » Avant de poursuivre : « Se répand de plus en plus la conviction erronée que l’arme nucléaire serait un gage de sécurité, qui alimente une nouvelle course aux armements difficilement contrôlable. » Il mettait ainsi en question la moralité de l’arme nucléaire, dans le droit fil de ce que dirent les papes avant lui mais, en outre, niait l’efficacité de la dissuasion nucléaire pour assurer la sécurité dans le monde.

Un propos tranchant que le Président français ne pouvait pas ne pas comprendre comme critique de sa politique de réarmement militaire et son concept de « dissuasion avancée », proposant à certains partenaires européens d’être associés à la réflexion stratégique française, la décision ultime n’étant, elle, pas partagée.

Pourquoi cette absence de débat en France, alors que, depuis 80 ans, la situation internationale s’est aggravée, la « guerre par morceaux » dénoncée par le pape François déchirant la planète ? Devant ce silence perçu comme une acceptation tacite ou résignée de l’arme atomique, plusieurs mouvements engagés pour la paix, la non-violence, la réconciliation [1] ont souhaité inviter des évêques français à évaluer le contexte actuel et à s’interroger sur la nécessité de prendre la parole publiquement : la dernière intervention française émanant de la Conférence des évêques sur la question date en effet de 1983 dans la lettre pastorale intitulée Gagner la paix. Pour enrichir le débat, ces mouvements ont poursuivi un dialogue amorcé avec les évêques d’Angleterre et du pays de Galles et les évêques d’Écosse, depuis longtemps mobilisés en paroles et en actes contre l’arme nucléaire : la Grande-Bretagne est l’un des 9 pays à la posséder et se doit, en État démocratique, estiment ces évêques, d’en débattre. En mai 2024, ils publiaient un document engagé, Appelés à être des artisans de paix, dans lequel ils appelaient au désarmement nucléaire, au désarmement général et à l’instauration d’un moratoire sur le développement et l’utilisation de nouvelles armes létales conçues à partir des technologies émergentes.

De droite à gauche : Mgr Celestino Migliore, nonce apostolique du Saint Siège en France, Jean-Marie Collin, directeur d’ICAN France,
Mgr William Nolan, archevêque de Glasgow en Ecosse, père Alain Paillard, ancien secrétaire général de Justice et Paix France

La rencontre qui s’est tenue à Paris le 21 octobre 2026, animée par la présidente de Justice et Paix France, Sylvie Bukhari-de Pontual, l’a rappelé : la menace nucléaire n’a pas disparu et la paix est loin d’avoir progressé dans un monde marqué par des guerres où sont engagées des puissances nucléaires, des guerres « conventionnelles » et terriblement meurtrières entre un pays agresseur disposant de la bombe atomique, la Russie, contre un État qui en est dépourvu, etc. Les régulations multilatérales sont mises à mal.

Des traités avaient pourtant été signés et commençaient à produire des effets : ainsi le TNP – Traité de non-prolifération des armes nucléaires – datant du premier juillet 1968, que la France et la Grande Bretagne ont signé. De fait, le nombre d’armes nucléaires a un temps diminué pour repartir de plus belle, les États possesseurs développant de nouveaux systèmes et renouvelant leurs capacités, dans une totale opacité. Jean-Marie Collin, directeur d’ICAN France, rappelle que sur les 9 États détenteurs de l’arme atomique, 7 sont des dictatures (Chine, Corée du Nord, Russie), des régimes autoritaires (Pakistan, Inde) ou des démocraties connaissant des dérives autoritaires (États-Unis, Israël). Le TNP est désormais, conclut-il, « en état de mort cérébrale », les États détenteurs refusant de réduire leur armement. L’ICAN (Campagne pour l’abolition de l’arme nucléaire, prix Nobel de la paix en 2017), s’est battue pour que soit adopté le TIAN, Traité pour l’abolition de l’arme nucléaire. Préparé et construit avec la participation active du Saint-Siège qui a été un des premiers à le signer et le ratifier, ce traité entré en vigueur en 2021 (que ni la France ni le Royaume-Uni n’ont signé) devait être une réponse juridique et humanitaire à l’impasse du TNP. « Désormais, en plus d’être immorales, ce que le pape François a rappelé à plusieurs reprises, les armes nucléaires sont illégales, à l’image de ce que sont les autres armes de destruction massive (biologiques et chimiques). » Une prochaine rencontre sur le TIAN se tiendra à New-York fin novembre. Pourquoi la France n’y participe-t-elle pas, même en tant qu’observateur ? Il est à noter que des États ont choisi de renoncer au nucléaire militaire, comme l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Argentine, le Kazakhstan. Ainsi, sur la planète, des zones entières sont « indemnes » de ces armes de destruction massive.

Le nonce apostolique, Mgr Celestino Migliore, a ensuite présenté la position du Saint-Siège sur l’arme nucléaire. Son propos sera complété le lendemain par Alain Paillard, ancien secrétaire général de Justice et Paix, pour une deuxième partie du colloque, ouverte au public. En juin 1968, Paul VI appelait à l’interdiction totale des armes nucléaires et au désarmement général. Il dénonçait le « sophisme obsédant selon lequel la défense exige une course toujours plus disputée aux armements ». En 1982, à Hiroshima, Jean-Paul II appelait à un « revirement moral ». Dans son message pour la paix de 2006, Benoît XVI écrivait : « dans une guerre nucléaire, il n’y aurait pas de vainqueurs mais seulement des victimes ». En 2019, François dénonçait le nucléaire militaire comme un crime contre l’humanité, empêchant toute possibilité d’avenir pour notre maison commune. Pour Léon XIV, enfin, les « armes nucléaires offensent notre humanité commune ». Le Saint-Siège demande la mise en œuvre des différents traités, le TNP, le TIAN et le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires, le TICE (1996). En résumé, il rappelle qu’un désarmement effectif, notamment nucléaire, est nécessaire et réalisable. Ses interventions, dans leur continuité, insistent sur le caractère inapproprié et illusoire de la dissuasion, sur le climat de peur et de confrontation qu’elle entretient, insistent sur ses conséquences humanitaires et environnementales et mettent en lumière le gaspillage et la mauvaise utilisation des ressources des États qui augmentent leurs dépenses militaires.

Bruno-Marie Duffé, ancien secrétaire du Dicastère pour le service du développement humain intégral, proposa une réflexion philosophique, éthique, théologique (que l’on peut retrouver dans sa profondeur dans la  Lettre n° 327 de Justice et Paix (Les trois portes de la Paix), appelant à un travail de la pensée sur la paix, l’avenir de la vie, le devenir de l’humanité. Comment le droit international, sorte de contrat social entre les nations pour sauvegarder l’équilibre, peut-il redevenir central, en réhabilitant le principe de réciprocité aujourd’hui en faillite, et le compromis qui n’est pas synonyme de soumission ?

De nouvelles formes de conflictualité surgissent. L’IA représente un nouveau défi qui raccourcit le temps de la réflexion et le temps de la décision et nécessite des contraintes éthiques les plus rigoureuses. Comment introduire un « réarmement moral » dans les lieux de débat et de décision ? Bruno-Marie Duffé en appelle à la responsabilité personnelle et communautaire. La première chose étant la reconnaissance de l’autre, le désir de la rencontre de l’autre. Car il y a de l’autre, partout !
La paix est une espérance, c’est aussi une épreuve qui demande de renoncer au mépris, à la haine, à la déconsidération de l’autre.

Il y eut aussi le témoignage de Mgr William Nolan, archevêque de Glasgow en Écosse. Chaque année une rencontre de prière œcuménique se tient près du lieu où sont stationnés les sous-marins nucléaires britanniques. Il ne suffit pas de parler du désarmement, expliqua-t-il, il faut aussi montrer que les dépenses liées au militaire nuisent aux besoins en matière d’éducation ou de santé. L’arme nucléaire est une sorte de « doudou » pour les gouvernements. La France n’a pas fait le deuil de son empire. L’arme atomique, c’est une des cinq places au Conseil de sécurité de l’ONU !

Mgr Brian McGee, évêque d’Argyll et des îles, fut tout aussi vigoureux : « On nous dit que les armes nucléaires ont sauvé des vies, c’est le contraire ; elles produisent la faim, la pauvreté… Si les dépenses militaires diminuaient de moitié, le monde serait méconnaissable. »

Pour Mgr William Kenney, évêque émérite de Birmingham, il faut amener les gens à prier pour la paix tous les jours, travailler à ce que les différents traités soient renouvelés et non abandonnés, militer pour un désarmement multilatéral et général car les frontières entre les différentes armes deviennent floues, faire cesser le commerce des armes, être attentifs aux soldats et aux travailleurs dans les industries d’armements. S’assurer que l’Église n’investisse pas dans ces industries. Et ne pas oublier où sont les drames d’aujourd’hui : par exemple le Soudan et ses 14 millions de déplacés !

Invités à réagir, les évêques français ont d’abord parlé de l’actualité : « Si l’Ukraine avait gardé ses installations atomiques rendues à la Russie au moment d’acquérir son indépendance, la Russie l’aurait-elle agressée ? » s’est interrogé l’un d’eux. Fut évoquée la situation des États proches de la Russie, les États baltes, pour lesquels la sécurité est, de fait, une réelle angoisse. On ne sait plus ce qu’est une arme, ce qui n’est pas une arme. Les nouvelles technologies transforment le paysage militaire. Le désarmement doit être une démarche multilatérale. Or, on ne peut oublier que parmi les détenteurs de la bombe, il y a les Coréens du Nord !

Mgr Jacques Blaquard, ancien évêque référent de Justice et Paix France, entouré de Michel Roy et Dominique Quinio,
respectivement secrétaire général et membre de Justice et Paix France

Pour établir un dialogue, ne faut-il pas un minimum de confiance entre les parties ; si ce n’est pas le cas, doit-on prendre le « risque de la confiance » ?

Certains des évêques ressentent la nécessité d’une prise de parole urgente sur la question, notamment en raison des milliards dépensés pour accroître les arsenaux militaires, aux dépens des plus vulnérables : « Le drame du monde, c’est la domination de l’argent. » D’autres s’interrogent : « Est-ce que parler suffit ? Ne risque-t-on pas qu’un texte suscite une cruelle indifférence ? » Plusieurs mettent en avant les agendas chargés de la Conférence épiscopale et rappellent qu’ils sont là en leur nom propre… Certains remarquent aussi que la position pacifiste est souvent jugée naïve, voire irréaliste.

Ne faut-il pas plutôt penser une approche pastorale, notamment auprès des jeunes, élaborer une pédagogie en s’appuyant sur les fondamentaux de la Doctrine sociale de l’Église ?

Cette rencontre, inédite, se voulait une étape, une rencontre sereine. Elle le fut. Y aura-t-il un nouveau texte des évêques de France dans les prochains mois ? Le sujet viendra-t-il dans le débat public français dans un temps pré-électoral agité ? On peut en douter.

Que faire ? Renforcer la prise de conscience dans les communautés chrétiennes, jouer le rôle de lanceurs d’alerte. Prier, dialoguer, rencontrer, discuter, écouter son interlocuteur même s’il n’est pas d’accord avec nous, et pas seulement crier, proposa en forme de conclusion Mgr William Kenney.

[1] Justice et Paix France, Écosse, Angleterre et Galles ; Pax Christi des mêmes pays, le MIR et FOR Angleterre, la Communauté Mission de France, l’IRNC, Christians for Nuclear Disarmament, Trident Ploughshares, avec le soutien d’autres organisations.