Le sens de la peine

« La prison joue un rôle ingrat. Il faut rester vigilant pour ne pas porter atteinte à la dignité des plus vulnérables en détention ou à la sortie ». Témoignage :

Arrivé au Secours Catholique/Caritas France en 1989, j’ai été rapidement mis dans le bain de sa dimension internationale : 3 mois après ma prise de fonction à la délégation de Nancy, j’ai eu l’opportunité de participer à une mission au Sri Lanka. Pour moi tout était neuf : le contact direct avec des populations déplacées ou très isolées, la prise de conscience d’un contexte de guerre civile et plus généralement les conditions de vie. Au retour, j’ai pu témoigner. Le pli était pris de relire les situations sous l’angle de ceux qui souffrent des pauvretés et du cortège des injustices qu’elles induisent.

Cette approche a été ensuite confortée par la préparation avec les habitants d’une cité d’un pèlerinage à la Cité Saint-Pierre du Secours Catholique à Lourdes. C’est alors ma Foi qui a été questionnée. Je faisais humblement la découverte de la diversité que le Saint-Esprit déploie pour faire résonner concrètement le message de Jésus dans la vie quotidienne de toute personne. Je retiens de ce temps la phrase par laquelle l’aumônier de notre groupe nous encourageait : « La marche est une suite de déséquilibres surmontés ».

Nous avons mis sur pied un service prison à la délégation de Nancy. Un nouveau pan de pauvretés cumulées m’apparaissait. La construction d’un partenariat avec des personnes mues par d’autres logiques m’est alors apparue comme une condition de la fécondité à long terme. Mais le monde n’étant pas idéal, il fallait également rester vigilant et ne pas glisser vers une sorte de « collaboration » lorsque les logiques plus sécuritaires risquaient de porter atteinte à la dignité des plus vulnérables en détention ou à la sortie. Par le discernement collectif en équipe, l’enjeu a été de maintenir la nécessité du plaidoyer.

Naturellement, quelques années plus tard, je suis arrivé au service prison du siège national, de plus en plus conscient que la société civile ne mesurait pas la réalité des modes défaillants d’exécution des peines, malgré l’engagement de la plupart des fonctionnaires de la justice, débordés par la surpopulation. Las, la prison restait la peine de référence.

Il me semble clair à l’issue de ces décennies d’expérience que le rôle que les décideurs politiques font jouer à la prison est ingrat : on lui demande d’être une voiture-balai qui va camoufler derrière de hauts murs les marginaux et les déviants, voire les malades. Le problème est qu’on ne lui donne pas les moyens de faire davantage. En effet, on peut s’interroger sur les résultats que produit l’emprisonnement. La prison ne retire que temporairement les auteurs d’infraction du circuit de la vraie vie. Comme me disait un ami avocat : mettre quelqu’un dans une boîte, ne rien faire pour lui, et attendre qu’il en ressorte meilleur et réinsérable est un leurre. En tout état de cause, la privation de liberté est une décision lourde et qui ne fait pas toujours sens pour le condamné.

Que l’on me permette ici de ne pas opposer la souffrance de l’auteur avec celle de la victime, chacune étant à prendre en considération avec dignité et respect. Sauf à être instrumentalisée, voire « emblématisée » par les médias, le plus souvent les victimes n’aspirent pas à la vengeance par l’exécution d’une longue peine qui en définitive ne réparera rien.

Toutes ces questions sur le sens de la peine, nous ambitionnons d’en saisir le Dicastère pour la promotion du développement humain intégral du Saint-Siège. Pour cela, nous nous appuyons sur le riche partage d’expériences avec des Caritas d’Europe de pays très divers eu égard aux contextes carcéraux et socio-politiques. Suite à une enquête dans les prisons de l’ensemble de ces pays, nous avons dégagé le principe « d’auto-détermination » des personnes sous main de justice. Il repose sur l’estime de soi, l’acquisition de compétences et la capacité de projection dans l’avenir afin que les auteurs d’infraction puissent retrouver une place et jouer un rôle positif dans la société.

J’ai eu aussi l’occasion de participer à une réunion du Dicastère sur la pastorale mondiale des prisons en 2019 ; là encore le témoignage des aumôniers avait renforcé ma conviction selon laquelle il y avait comme « un aimant à pauvres » sous les prisons. C’est dans cette logique qu’avec Emmaüs-France nous avons ensuite mené en France une enquête sur la mesure de la pauvreté dans les prisons françaises qui continue de faire référence et crédibilise nos plaidoyers.

N’oublions jamais que c’est à un repris de justice que Jésus en Croix a ouvert le paradis.