Caucase du Sud : les défis de la paix

Le Caucase du Sud est un ensemble hétérogène : les trois pays qui le constituent (Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan) diffèrent par la langue, la culture et la religion. Alors que les deux premiers sont marqués par le christianisme depuis le IVe siècle, le troisième est de confession musulmane, chiite aux deux tiers.

Deux d’entre eux, la Géorgie et l’Azerbaïdjan doivent faire face à la présence sur leur territoire de minorités sécessionnistes. En effet, leur intégration, à partir de 1923, à l’Union soviétique s’est accompagnée de la création sur leur territoire d’entités disposant d’un statut d’autonomie plus ou moins approfondie : le Haut-Karabakh, peuplé majoritairement d’Arméniens, devenait un district autonome de l’Azerbaïdjan ; sur le territoire de la Géorgie, deux entités, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud devenaient également, en raison de leurs spécificités culturelles, des régions autonomes.

Dès la dissolution de l’Union soviétique, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud proclament leur souveraineté, ce qui déclenche l’intervention des troupes géorgiennes. La Géorgie ne parvient cependant pas à reprendre le contrôle des territoires sécessionnistes et doit les évacuer après des cessez-le-feu, en 1992 avec l’Ossétie du Sud et en 1994 avec l’Abkhazie. Des déplacements de population ont lieu. L’arrêt des combats est garanti par l’ONU en Abkhazie et par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en Ossétie du Sud. Une force d’interposition, formellement de la Communauté des États Indépendants (CEI) mais sous direction russe, est mise en place.

L’arrivée au pouvoir en 2004 du président Mikheil Saakashvili en Géorgie s’accompagne d’un refus du statu quo. Après une période de tensions croissantes entretenues par toutes les parties, les forces géorgiennes tentent de reprendre par la force le contrôle des régions autonomistes dans la nuit du 7 au 8 août 2008. La riposte russe est violente et disproportionnée. Les forces russes pénètrent profondément en Géorgie. Lorsque les hostilités cessent, le 12 août, la situation des régions sécessionnistes est consolidée. La Russie va jusqu’à reconnaître leur indépendance avec seulement quelques autres pays. Pour réduire les tensions, l’Union européenne maintient une mission d’observation de 200 membres le long de la ligne de démarcation.

Selon un processus comparable à celui des sécessions abkhaze et sud-ossète, le Haut-Karabakh, enclavé sur le territoire de l’Azerbaïdjan proclame son indépendance dès 1991. Face aux forces azerbaïdjanaises venues rétablir l’autorité de Bakou, les combattants du Haut-Karabakh secondés par l’Arménie occupent la région ainsi que les districts adjacents voisins de la frontière arménienne. Ces combats provoquent des mouvements de population. Un cessez-le-feu est signé sous l’égide de la Russie en mai 1994. Des négociations dans le cadre de l’OSCE (groupe de Minsk co-présidé par la France, les États-Unis et la Russie) ne débouchent sur aucun résultat.

L’Azerbaïdjan avec l’aide de la Turquie qui lui est proche culturellement et après avoir accru ses dépenses d’armement grâce à ses ressources en hydrocarbures entreprend le 27 septembre 2020 la reconquête d’une large partie du Haut-Karabakh et des territoires adjacents sous occupation arménienne depuis 1992-1994. La défaite arménienne est écrasante mais un cessez-le-feu peut être signé entre Azerbaïdjan et Arménie le 10 novembre sous la pression conjointe de la Russie et de la Turquie. Les Arméniens peuvent maintenir leur présence sur le plateau du Haut-Karabakh mais doivent évacuer les territoires adjacents. Un couloir reliera la région autonomiste à l’Arménie. Un contingent russe de 2000 hommes doit garantir le respect de l’accord. La Turquie participera également de son côté à un centre d’observation du cessez-le-feu. Les parties s’opposent en revanche toujours sur la question du statut du Haut-Karabakh.

Dans cet environnement stratégique difficile, les pays du Caucase du Sud doivent faire face à des réalités militaires et politiques qui entravent leur développement et contraignent leurs choix.

Caucase

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En Géorgie, le président Mikheil Saakachvili subit les conséquences de la défaite de 2008. Son cours atlantiste et européen et ses réformes, concernant en particulier la lutte contre la corruption du quotidien, ne sont pas mises en cause, mais son autoritarisme suscite le mécontentement. Plus de prudence est demandée dans les relations avec la Russie. Lors des élections législatives d’octobre 2012 la coalition « Rêve géorgien » dirigée par Bidzina Ivanichvili, homme d’affaires à la fortune considérable, succède au Mouvement national uni (MNU) de Mikheil Saakachvili. Elle dispose de la majorité des trois quarts qui lui permet de modifier la Constitution : l’élection directe du Président de la République est supprimée, le pouvoir du Parlement est renforcé. Lors des élections législatives d’octobre 2020, cette coalition est reconduite mais doit faire face à une opposition renforcée du MNU. Il en résulte une polarisation accrue de la vie politique géorgienne.

Au sein de l’économie géorgienne, le secteur agricole emploie 50 % de la main d’œuvre mais ne contribue que pour 9 % au PIB. L’industrie connaît encore un développement limité (moins de 9 % du PIB). Les services sont l’élément essentiel avec une activité touristique prometteuse.

Les perspectives de croissance paraissent cependant encourageantes compte tenu en particulier des réformes économiques et de gouvernance réalisées ou en cours, et du bon climat des affaires. Il est donc probable qu’après la récession provoquée en 2020 par la pandémie, la croissance puisse reprendre au rythme antérieur de l’ordre de 5 %.

L’Union européenne entreprend d’intégrer l’économie géorgienne et de soutenir son développement dans le cadre d’un accord d’association instaurant une zone de « libre échange approfondi et complet ».

Le maintien de relations économiques avec la Russie reste cependant dans l’intérêt de la Géorgie. Il est donc à souhaiter que le processus de normalisation engagé depuis 2012 se poursuive malgré l’absence de relations diplomatiques.

En Arménie, le premier ministre Nikol Pachinian a été élu par le Parlement le 8 mai 2018 après un large mouvement populaire. Il a engagé une politique de rupture avec les structures économiques et sociales héritées de l’Union soviétique, de réforme de la justice et de lutte contre la corruption des élites. Il poursuit par ailleurs le rapprochement avec l’Union européenne et l’OTAN engagé par le gouvernement précédent. Il met en œuvre, en particulier, l’accord de partenariat « global et renforcé » signé en novembre 2017 avec l’Union européenne.

Face à l’hostilité de l’Azerbaïdjan et de la Turquie qui lui imposent un blocus complet, l’Arménie n’a cependant d’autre choix que de se tourner vers la Russie. Elle a ainsi adhéré à l’organisation du traité de sécurité collective et à l’union économique eurasiatique, toutes deux sous direction russe. La Russie, qui dispose d’une base militaire sur le territoire arménien, garantit par ailleurs la sécurité de la partie du Haut-Karabakh restée sous contrôle arménien.

Les perspectives de croissance de l’Arménie étaient encourageantes jusqu’en 2020 mais la récession russe, la pandémie et le conflit avec l’Azerbaïdjan ont interrompu cette dynamique. L’économie arménienne souffre par ailleurs d’une forte dépendance à l’égard des activités d’extraction minière (cuivre en particulier) qui représentent plus de 40 % des recettes d’exportation.

Le soutien des institutions financières internationales et les aides financières de ses partenaires, notamment occidentaux peuvent permettre à l’Arménie d’atténuer les déficits des finances publiques et de la balance commerciale sans dispenser le pays d’une poursuite des réformes.

En Azerbaïdjan, le président Ilham Aliyev a été réélu en avril 2018 avec 86 % des voix pour un quatrième mandat consécutif après avoir succédé à son père en 2003. Les élections législatives anticipées de février 2020 ont été largement remportées par le parti présidentiel Nouvel Azerbaïdjan. L’OSCE a cependant jugé que les conditions d’une campagne électorale concurrentielle n’avaient pas été réunies. Selon l’ONG Human Rights Watch, le pouvoir azerbaïdjanais « réduit gravement les libertés d’association, d’expression et de réunion ».

L’économie azerbaïdjanaise est fortement dépendante de l’exportation des hydrocarbures (gaz surtout). La remontée des cours en 2019 a amélioré sensiblement ses perspectives de développement conjointement avec l’ouverture du gazoduc transanatolien qui achemine en Europe le gaz d’Azerbaïdjan. Les réserves, significatives, garantissent la consolidation économique et financière du pays malgré l’effort militaire lié à la guerre avec l’Arménie. Le pays gère cependant mal cette richesse en raison d’une forte corruption.

Au total, le Caucase du Sud reste une région déchirée par des conflits non résolus. Force est de constater que l’engagement des États et des organisations internationales n’est pas à la hauteur de ce défi.