Éthique sociale en Église n°89 février 2026
1 – Pourquoi une telle fascination à l’égard des USA ?
Alors que nous sommes abreuvés jusqu’à plus soif des frasques du président de ce grand pays, certains disent leur désolation puisqu’ils tenaient cette nation en belle estime, ils étalent maintenant leur émotion face à ce rêve américain déçu. Une telle peine n’est-elle pas d’abord le fruit d’une illusion ? Certes, les États-Unis nous ont aidés à surmonter les épreuves de deux guerres mondiales. Mais avant d’en faire un modèle, il faut se rappeler des traits sombres : la promotion de dictatures en Amérique latine, l’horreur des guerres au Viêt-Nam, en Irak et ailleurs, celles-ci furent pourtant autant de défaites malgré un déploiement de violence extrême. Nous sommes peut-être subjugués par un tel déferlement de puissance, conjoint à une morale qui varie selon les circonstances. Une telle faiblesse culturelle, qui ne date pas d’hier, a conduit jusqu’à l’élection d’un président qui joue de la puissance en méprisant les codes d’une vie civilisée. Notre fascination peut prendre aujourd’hui un tour négatif, elle n’en demeure pas moins une fascination aliénante.
Apprenons plutôt à nous libérer, afin de nous ancrer solidement dans le respect des droits humains qui ouvrent vers un avenir de justice et de paix. L’actuel « modèle américain » devient encore plus dangereux : il risque de promouvoir les discours injurieux et les violences débridées, au mépris des droits humains les plus fondamentaux et des règles internationales. Une telle posture pourrait contaminer le jugement commun, y compris en notre pays, et conduire à des tensions dangereuses en banalisant le déni des droits. Soyons donc vigilants à l’égard de certains médias et de discours politiques qui se réfèrent à un pseudo bon sens plein de menaces puisqu’ils distillent méfiance et violence. Déployons plutôt notre responsabilité de citoyens en analysant de manière raisonnée ce qui fonde notre vie commune, en diffusant les bonnes manières de servir la vie, que ce soit dans la profession, les divers engagements solidaires, les échanges au quotidien.
2 – Des chiffres signalant des fragilités et de grandes inégalités
À l’échelle du monde
° On recense 130 conflits armés, le chiffre a doublé en 15 ans.
° Le nombre de migrants en 2024 est estimé à 304 millions de personnes, dont 173 millions de déplacés de force, dont 44 millions de réfugiés en raison de menaces graves sur leur vie. Un migrant est une personne qui a quitté son pays pour aller à l’étranger, mais les motifs de migration sont très différents : le travail, les études, la guerre, la grande pauvreté, etc. En 2024, environ 9 000 personnes ont perdu la vie au cours de leur migration et nous savons que des trafiquants cherchent à profiter de la misère humaine.
° La fortune des 3 000 milliardaires a augmenté de 16% en un an et de 81% en 5 ans !
° Près de 65% de la population mondiale vit dans un pays ne respectant pas la liberté religieuse. Soit en raison d’une politique athée qui pénalise l’adhésion religieuse (ex. Chine), soit en raison d’une collusion entre politique et religion dominante qui conduit à la discrimination des personnes adhérant à une autre religion (ex. Arabie Saoudite, Inde).
Les principes de la Déclaration universelle des droits humains, promus par l’ONU, sont donc loin d’être pris en comptes. Le respect de la dignité humaine est souvent foulé aux pieds.
Dans notre pays
° 16% de la population se trouve en précarité alimentaire, 12% doit se restreindre au point de ne pouvoir assurer tous les repas. Notre pays est pourtant classé comme « riche » !
° 860 000 jeunes de 15-24 ans ne se trouvent ni en emploi, ni en études, ni en formation. Parmi eux, 227 000 sont dits « invisibles », hors de toute catégorie.
° La situation des plus fragiles se dégrade d’année en année, mais les responsables politiques semblent peu attentifs à ce problème, c’est pourtant le lien social qui se trouve en cause.
Les belles références inscrites sur nos monuments (liberté, égalité, fraternité) apparaissent alors bien hypocrites. Quelle est la liberté de celui qui ne peut manger à sa faim ? Que devient l’égalité quand les plus favorisés s’enrichissent sans vergogne, alors que le nombre de pauvres est en forte croissance et que la richesse globale augmente ? Quant à la fraternité, on risque de ne même plus oser prononcer son nom, ou on la réduit un sentiment un peu mièvre.
3 – La punition est-elle d’actualité ?
Elle revient sous le biais de l’écologie punitive ! Il est vrai que certains discours jouent sur la culpabilité : vous avez profité en pillant la planète, eh bien maintenant souffrez pour expier votre faute ! De telles paroles ne nous incitent guère à mobiliser notre responsabilité et notre créativité. Pourtant l’avenir de la vie sur terre est bien en danger.
Déjà le prophète Jérémie (31, 29) critiquait une culpabilité intergénérationnelle : « On ne dira plus : ‘Les pères ont mangé du raisin vert et ce sont les enfants qui ont les dents rongées’. » Pourtant, il faut bien reconnaître que nos actions ravageuses, si elles ne sont pas modifiées rapidement, risquent fort d’altérer la qualité de vie des plus jeunes et des générations à venir (ex. réchauffement climatique, pollutions diverses, atteintes à la biodiversité, etc.). La « punition » sera décalée et pourtant bien réelle.
Il est vrai que lorsque les enfants semblent d’abord vus comme des gêneurs, au point de réserver des espaces « sans enfants », on ne se soucie guère de leur avenir. On choisit plutôt le confort immédiat, au détriment d’une solidarité responsable à l’égard de ceux qui viennent après nous.
Plutôt que culpabiliser, il vaut mieux se mettre à l’écoute d’acteurs qui adoptent un rapport pacifié à l’environnement et à l’ensemble du vivant, à commencer par les humains les plus fragiles. Ils parlent volontiers d’une qualité de vie supérieure en dépassant la simple évaluation quantitative : le « plus » s’oppose souvent à un « mieux ». Il faut pour cela canaliser l’envie de dominer l’autre, notre prochain mais aussi le vivant et la nature. Entrons résolument dans une dynamique d’alliance, interrogeons nos images du bonheur : dominer ou servir ?
4 – Des chemins d’espérance
Une publication : Documents Épiscopat N°18, janvier 2026, « Écologie intégrale, Passer de l’éthos du déchet à la culture du soin ». Ce document reprend un travail mené durant 5 ans dans le cadre de Justice et Paix France ; conduit par Dominique Serra-Coatanea et moi-même, il a associé différents acteurs du Poitou. Une présentation de la démarche, en lien avec ces acteurs, aura lieu ce vendredi 13 janvier de 18h à 19h30, à la Maison Saint-Hilaire, 36 bd Anatole France, Poitiers (Visio possible !). Des exemplaires du Document sont disponibles.
Une pensée de Karl BARTH (théologien protestant, 1886-1968) : « On ne peut avoir de la joie que lorsqu’on en donne. »
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Dièse
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Image par Laurent Verdier de Pixabay 