8-Mgr Paride Taban : La paix chevillée au corps
« La paix, elle aura ton visage »
Dans chaque pays, il y a des personnes emblématiques. Des personnes qui ont dû traverser les affres de leur époque, de leur pays, sans raccourci, sans merci. Mgr Paride Taban n’a connu son pays qu’en guerre, à quelques années d’accalmie près. Il a su résister au mimétisme de la violence et il a su opposer au feu des armes un feu prophétique par ses paroles, par ses actions et par sa façon d’être, en diapason avec une vie spirituelle profonde
Trois histoires qui imprègnent sa vie
Paride Taban est né en 1936 dans le pays des Madi. Cette appellation date du temps de la première colonisation anglo-égyptienne. Quand les colons rencontraient quelqu’un, leur question pour entrer en conversation était toujours : « qui es-tu ? » ce qui sous-entendait « comment t’appelles-tu ? », « quelle est ton occupation, ton statut dans ce village ? » Les populations répondaient invariablement : « Je suis un madi – je suis une personne. » Cette mentalité le précède. Oui, on est d’abord et avant tout une personne. Plus tard, Paride rajoutera : « créés à l’image de Dieu, tous et toutes ».
Son père est musulman, sa mère profondément ancrée dans la religion traditionnelle. En 1936, à la suite d’une diffamation, son père passe quelques mois en prison. Juste avant son incarcération, sa mère est tombée enceinte de Paride, mais son père ne le savait pas encore. Un jour, elle va visiter son mari en prison pour lui apporter un repas et celui-ci remarque les rondeurs de sa femme. Il se croit trahi et tape violemment contre le ventre de sa femme dans l’intention de provoquer une fausse couche. Quand Paride naît, pas besoin d’un test ADN qui d’ailleurs n’existe pas encore : il est le sosie de son père. À partir de ce moment, son père respectera à tout jamais sa femme qui lui a pardonné, et ses enfants.
Ainsi, Paride Taban sera familier de tous les registres de la violence : familiale, coloniale, ethnique, étatique. Mais pas que !
En 1940, son père va travailler dans une scierie créée par des colons. Les travailleurs viennent de tout le Soudan. Ils représentent toutes les religions et beaucoup d’ethnies. Ils vivent ensemble en paix. Oui, c’est possible. Cette expérience de vie sera développée par Paride à partir de 2005 avec la fondation d’un village de paix. Naîtrons en lui aussi la force de la vie, la force du pardon, la force de la non-violence, la force du dialogue et du lien avec toute personne, et que la vie de la personne est la seule valeur à défendre. Ce seront ses armes à lui.
Engagements de Paride Taban
À l’école, il est repéré comme un enfant doué. Ceci lui permet d’accéder aux études supérieures. Parmi les nombreuses voies qui s’ouvrent à lui, il choisit de devenir prêtre. Il sera ordonné en 1964 dans un pays, le Soudan, qui a, nord et sud réunis, accédé à son indépendance en 1955.
Son but est clair : « Je veux vivre pour servir Dieu en son peuple pauvre. Je veux vivre pour prier pour la justice et la paix au Soudan. Je veux vivre pour vaincre le tribalisme. Je veux vivre pour plaire à Dieu et non à des idéologies humaines. Je veux vivre pour lire la Bible et prier. Je veux vivre pour offrir ma vie en sacrifice pour mes péchés, les péchés de mon peuple et ceux du monde. Je veux vivre pour parler du Christ et non pas de moi-même. Je veux vivre pour vous, mes amis, que je porte dans mon cœur. Et je veux que ma vie annonce de plus en plus le Christ. »
Son but sera aussitôt mis à rude épreuve. Trois mois avant son ordination, tous les prêtres missionnaires, religieux et religieuses étrangers ont dû quitter le pays sous 24 heures. La lutte pour l’indépendance du Soudan du Sud par rapport au grand Soudan vient de commencer. Il y a aussi des troubles politiques dans l’Ouganda voisin. Recteur d’un petit séminaire, il passera son temps à accueillir des réfugiés de partout ; à organiser aussi la fuite de tout un séminaire en Ouganda quand la situation devient intenable au Soudan ; à s’opposer, avec les mères de son territoire, au recrutement des milices au sein de l’école ; à organiser l’aide humanitaire et à négocier des couloirs humanitaires ; à assurer l’intérêt médiatique, notamment de la BBC ; à affronter personnellement les rebelles, les forces armées régulières, les politiques en poste et ceux qui sont dans l’opposition, pour plaider pour la vie, la paix. Souvent, il ne peut que limiter les dégâts. Mais il commence à être connu, perçu comme incontournable. Aussi, il gêne certains et se retrouve prisonnier de guerre pendant trois mois.
« Ma vie est un processus de croissance. Chaque situation me permet de grandir. Personne au monde ne peut l’empêcher ; c’est uniquement moi-même qui peux être un obstacle sur ce chemin. La religion et la culture peuvent m’enrichir, mais le meilleur chemin pour devenir soi-même, c’est de faire l’expérience de la croix du Christ. Dans mon combat, je ne devrais pas admettre de contourner la souffrance. La souffrance m’accompagnera toute ma vie. On dit : par la croix vers la résurrection. Cela me fait reconnaître que je peux espérer la rédemption quand tout semble désespéré. Seigneur, donne-moi la patience et la douceur, et quand je tombe sur le chemin, aide-moi à me pardonner à moi-même, afin que je puisse annoncer la bonne nouvelle de la résurrection à mes frères et sœurs. Marie, Mère de Dieu, prie pour moi. »
En 1980, il est nommé évêque auxiliaire de Juba, aujourd’hui la capitale du Soudan du Sud, et plus tard, premier évêque du diocèse de Torit, dans le sud du pays, non loin de la frontière ougandaise.
En 1990, il est co-fondateur du NSCC, le New Soudan Council of Churches, une sorte de version locale du Conseil œcuménique des Églises avec la différence que l’Église catholique est pleinement impliquée. C’est au sein de cet organisme que les Églises vont devenir un vecteur déterminant pour les accords de paix successifs entre les factions qui se disputent le pouvoir entre elles depuis 1955, puis pour l’indépendance du Soudan du Sud, acquise en 2011.
Il participe à la mise en place de la Conférence de Wunlit en 1999. Depuis longtemps, des négociations sont chapeautées par l’Organisation de l’Unité Africaine, l’OUA, « ancêtre » de ce qui est devenu l’Union Africaine en 2002. Les Églises réalisent que ces négociations ne sont que de pure forme et ne mèneront à aucune solution. Elles construisent donc un village à Wunlit où des délégations de tous les districts concernés par les conflits armés se rencontrent dans une démarche de « people to people peace building »[1] et finissent par signer des accords de paix qui, effectivement, mettent cette région à l’abri des conflits armés pendant quelques années.
« Nous vous prions de pardonner, de vous réconcilier et de vivre ensemble comme des bons frères et sœurs. Rêvons du pardon et de la réconciliation entre nous, qui nous uniront, nous les habitants du Sud, et qui créeront la paix avec nos frères et sœurs du Nord musulman. Il doit y avoir un chemin pour en finir avec la méfiance et la violence. Il doit y avoir un chemin de résolution pacifique à nos problèmes, et des problèmes, et nous en avons beaucoup.
De changer nos cœurs, c’est cela qui nous aiderait à faire des pas en direction de la paix. Certes, Dieu nous aidera à trouver des solutions. Nous prions Dieu de nous donner la paix, mais nous devons agir nous-mêmes afin de créer la paix. … Nous avons besoin de justice en nous, parmi nous et avec nos voisins. »
Le village de paix à Kuron
Lauréat de plusieurs prix internationaux, Mgr Paride Taban demande en 2003 à Rome d’être démis de ses fonctions d’évêque. Ainsi il pourra se consacrer à la création d’un village de paix à Kuron, dans le sud-est du pays, près de la frontière kenyane. L’expérience d’enfance de la scierie où travaillait son père au Soudan lui sert de modèle. Entre temps, il a aussi visité Neve Shalom en Israël, une autre source d’inspiration. Le Holy Trinity Peace Village, le village de paix de la Sainte Trinité, voit le jour en 2005.
Sa raison d’être est de fournir un espace hors de tout tribalisme. Les habitants viennent de 24 ethnies différentes qui ont une histoire chargée de violence entre elles. Symboliquement, une des premières réalisations a été la construction d’un pont sur une rivière impraticable pendant la saison des pluies. Le pont raconte aussi la vision du village : créer des ponts entre ethnies, cultures et pays.
Aujourd’hui, les villageois pratiquent ensemble l’agriculture afin d’assurer leur autonomie alimentaire ; il y a un dispensaire et des écoles. Ces écoles ont un programme d’éducation à la paix auprès de jeunes des différentes régions et ethnies ; ils mettent en scène des spectacles de conscientisation dans leur centre de rencontre et de dialogue etc., tout cela dans le but de faciliter le vivre-ensemble de toutes les communautés, d’améliorer ensemble leurs conditions de vie et de s’ouvrir aux valeurs humaines et évangéliques qui nourrissent l’engagement pour la paix.
À Kuron, le développement est aussi bien économique que personnel. L’aspect économique rend la vie possible et meilleure pour tous. C’est le dividende de la paix. Oui, on peut vivre, non pas par la force des armes, mais grâce à son travail. Mais c’est également une question de dignité humaine, de ne pas être le mendiant qui attend les dons humanitaires. C’est une question de développement personnel afin que toutes et tous puissent dire : « Enfin nous aussi, nous sommes des personnes ». Des madis !
« Le mystère de la Trinité m’aide à être uni aux autres dans nos différences. Il m’aide à savoir partager, faire confiance, pardonner, se réconcilier. Si je ne me réconcilie pas avec mon propre trauma, ce sera difficile pour moi d’être un artisan de paix. J’apprends à être bon à mon propre égard afin de pouvoir être en relation avec les autres. »
À Kuron, le développement du vivre-ensemble, qui culmine dans le pardon et la réconciliation, est le pilier d’une non-violence active et évangélique. Reconnu pour cet engagement, Paride Taban a participé à la Conférence de la Non-violence et de la Paix Juste parrainée par le Conseil pontifical Justice et Paix et Pax Christi International en avril 2016 à Rome.
Dans son message de Noël 2000 retentit le cri de cœur, forgé dans tous les risques qu’il a courus, de tout ce qu’il a vu, entendu, touché du doigt : « Devenir médecin, devenir réconciliateur, cela veut dire devenir sauveur. Sauvez ces innombrables personnes qui sont les victimes des conflits au Soudan. Et sauvez ceux qui probablement risquent leurs vies quand ils disent la vérité dans ce monde. »
En même temps, Paride Taban est resté un homme avec une joie contagieuse. Il a souvent eu recours à des choses simples, symboliques pour transmettre son message. Je pense à une question qu’il nous a posé un jour pour conclure un débat qui ne pouvait pas avoir de conclusion : « Pourquoi Dieu nous a-t-il créé avec un espace entre les doigts ? » – « C’est pour que les humains puissent se rapprocher pour former une farandole de doigts liés. »
Paride Taban nous a quittés le 1er novembre 2023, fête de la Toussaint. Ce jour-là, dans l’Église catholique, nous lisons les Béatitudes : « Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils et filles de Dieu. »
[1] Bâtir la paix tous ensemble

© Conférence des évêques catholiques du Soudan (SCBC)
© Marina Peter
© Marina Peter