11-Aller de l’avant contre vents et marées : les femmes au Soudan du Sud
Juin 2026
Prenez juste un instant pour réfléchir : à quoi pensez-vous en premier lorsqu’on vous interroge sur les femmes au Soudan du Sud ? À quand remonte la dernière fois où vous avez lu ou entendu parler d’elles ?
Le Soudan du Sud est souvent décrit comme une zone de conflit multidimensionnel en proie à une crise humanitaire permanente. Et plus encore que le Soudan voisin, il a presque complètement disparu de l’attention internationale.
Il y a donc fort à parier que vous ne vous souveniez pas de la dernière fois où vous avez entendu parler des femmes au Soudan du Sud, et ce qui vous vient d’abord à l’esprit, ce sont des images de femmes en détresse dans des camps de réfugiés, portant le fardeau de décennies de guerres et de conflits armés.
Et pour partie, c’est bien la réalité. La vie de nombreuses femmes au Soudan du Sud est profondément marquée par des traumatismes graves causés par toutes sortes de violences, des violations des droits humains, les déplacements forcés, la pauvreté, la discrimination et un système patriarcal profondément enraciné. Il y a celles qui doivent vendre leur corps pour survivre, celles qui n’ont d’autre choix que de sombrer dans la toxicomanie à cause du traumatisme et du manque de perspectives d’avenir.
Les femmes et les enfants représentent environ 83 % de l’ensemble des personnes déplacées; environ cinq millions d’entre elles ont besoin d’aide humanitaire, dont au moins la moitié a également besoin de protection, y compris de services de prise en charge de la violence sexiste, selon les dernières statistiques d’ONU Femmes Afrique datant de mai 2026. La même source indique qu’environ 51 % des filles sont contraintes à des mariages précoces et que le taux de natalité chez les adolescentes s’élève à plus de 158 naissances pour 1 000 femmes âgées de 15 à 19 ans, ce qui est extrêmement élevé en comparaison mondiale, tout comme le taux de mortalité maternelle.
© Marina Peter
Bien sûr, il est extrêmement difficile de porter un regard général sur la condition féminine au Soudan du Sud. Comme dans tout autre pays, il existe de grandes différences entre les divers groupes, non seulement en raison de leurs origines ethniques différentes au sein de cette société multiethnique, multiculturelle et multireligieuse.
Il y a des femmes jeunes et âgées, aux expériences et réalités souvent très différentes. Certaines vivent en zone rurale, d’autres en ville ou dans la capitale, Juba; certaines ont fait des études, d’autres non; certaines ont toujours vécu au Soudan du Sud, d’autres ont dû s’exiler, volontairement ou non; certaines ont été élevées selon les valeurs traditionnelles Sud-Soudanaises, d’autres selon la culture de leur pays d’accueil; des veuves ou des femmes dont le mari a plusieurs épouses – la liste pourrait bien sûr s’allonger rapidement.
Alors que les Soudanais du Sud doivent composer avec des conflits de toutes sortes, les conséquences du changement climatique (chaleur extrême et inondations catastrophiques), des maladies mortelles éradiquées depuis longtemps ailleurs dans le monde, un système de santé quasi inexistant, une direction gangrenée par la corruption et la mauvaise gouvernance, de profondes divisions ethniques et culturelles et des difficultés économiques, les femmes, en particulier, se trouvent extrêmement désavantagées et vulnérables. Pourtant, elles sont aussi les piliers de la survie et les actrices principales des processus de transformation. De ce fait, elles incarnent non seulement le plus grand espoir d’un avenir meilleur pour leur pays, mais elles œuvrent activement à sa construction, malgré tous les obstacles.
Vous seriez plus qu’impressionné en rencontrant les femmes du Soudan du Sud : ces femmes fortes, dynamiques et résilientes, véritables actrices de l’indépendance économique, du changement, de la résolution des conflits communautaires et de la consolidation de la paix. Artistes, réalisatrices, chanteuses, mannequins, écrivaines, intellectuelles, ambassadrices, parlementaires, ministres, infirmières, médecins, policières, pilotes. Celles qui gèrent leurs propres boutiques et cantines, celles qui économisent tout pour leur éducation et celle de leurs enfants. Celles qui fondent et dirigent des ONG locales, contribuant souvent plus que quiconque – et surtout plus que le gouvernement – à la survie, à l’éducation et au développement de leurs communautés.
Plus d’une fois, les femmes du Soudan du Sud ont prouvé leur capacité à établir des liens là où les hommes peinent à surmonter les différends et ne connaissent que la violence. Ce sont elles qui, durant la guerre de 1983 à 2005, ont non seulement combattu activement l’ennemi, mais se sont aussi organisées en groupes pacifistes, transcendant les clivages ethniques, d’abord au sein de la diaspora, puis au sein et entre les communautés touchées par le conflit. Ce sont les épouses des dirigeants en conflit – Rebecca Garang, Rebecca Joshua, Angelina Teny et d’autres – qui ont formé un groupe pour œuvrer ensemble à la paix et persuader leurs maris de dépasser leurs rivalités. Les femmes du Soudan du Sud ont créé de puissants syndicats féminins au sein des Églises et du mouvement SPLM/A. Bien qu’absentes de la table des négociations officielles, elles ont su, avec beaucoup d’ingéniosité, faire entendre leurs voix lors de l’élaboration de l’Accord de paix global. Elles ont même obtenu l’adoption de la première constitution du Soudan du Sud, garantissant aux femmes 35 % des sièges publics. Du moins, sur le papier, car la réalité fut bien différente après la guerre et l’indépendance de 2011. Comme dans de nombreux mouvements post-libération, les hommes ont accaparé tous les postes clés du gouvernement et ont conservé un pouvoir absolu, contrôlant et exploitant les ressources du pays. Néanmoins, outre les ministères habituels de la Santé ou de l’Éducation, par exemple, des femmes ont occupé quelques postes importants, tels que la présidence du Parlement, le ministère des Affaires étrangères, la présidence de la Commission des droits de l’homme et même, pendant un temps, le ministère de la Défense.
Avec l’aide d’ONU Femmes et de certaines fondations politiques, comme la Fondation allemande Friedrich Ebert, des femmes ont élaboré des recommandations pour les élections, après plusieurs reports et désormais prévues pour décembre 2026 (bien que leur tenue reste incertaine), et pour le processus de révision constitutionnelle en cours, notamment une Charte des femmes du Soudan du Sud. Cette dernière comprend des chapitres sur la participation des femmes à la vie politique et publique, l’éducation et la formation, le mariage et la famille, la propriété et l’héritage, la santé et les droits reproductifs, les droits économiques et sociaux, l’égalité et la non-discrimination, la protection spéciale des personnes âgées et des personnes handicapées, la protection contre les violences sexistes, l’accès à la justice, l’environnement, les ressources naturelles et la sécurité climatique, ainsi que les réformes de la gestion des finances publiques – autant de sujets essentiels pour la vie et le bien-être des femmes.
Mais les véritables héroïnes sont toutes ces Sud-Soudanaises qui, presque dans l’ombre, œuvrent quotidiennement pour la paix et la réconciliation sur le terrain. Il y a Lucy, à Yei, qui a dû fuir les terribles combats en 2016 et qui, enceinte, est retournée dans la misère alors que la plupart des autres avaient trop peur, pour aider ceux restés dans la zone de guerre – profondément traumatisés et privés de leur dignité – à retrouver espoir, à reprendre une vie normale et à se réconcilier. Il y a Rachel, Mary, Beata et toutes les autres femmes formidables de Morobo, qui ont dû fuir vers la RDC à cause des violences de 2016 et qui sont revenues dès que la situation s’est un peu apaisée. Elles ont partagé leurs histoires émouvantes lors d’une réunion, expliquant comment le nombre de viols avait considérablement diminué après un dialogue communautaire-militaire organisé par une organisation de paix, qui -grâce à une aide économique très modeste- les a également aidées à ouvrir un marché et une cantine, à réorganiser les activités de l’Église et à surmonter leurs traumatismes. Rachel, qui tient une cantine, emploie cinq autres femmes avec elle. Ensemble, elles peuvent subvenir à leurs besoins et prévoient d’ouvrir une deuxième cantine. Récemment, trois jeunes femmes ont tragiquement perdu la vie dans un accident d’avion alors qu’elles se rendaient à Juba pour une formation. C’est une perte immense, non seulement pour leurs familles, mais aussi pour les communautés au sein desquelles elles œuvraient pour la réconciliation et la paix. Loin d’être anéanties, les familles et les communautés ont déjà exprimé leur détermination à poursuivre l’œuvre de leurs filles disparues et à concrétiser leur vision d’un avenir meilleur.
Franchement, quand on se sent déprimé ces temps-ci dans ce monde complexe et effrayant, de quoi a-t-on besoin de plus que de penser aux femmes formidables du Soudan du Sud, à leur résilience, à leur lutte constante pour leurs droits, pour la paix et la réconciliation, pour ne pas perdre espoir ?



© Conférence des évêques catholiques du Soudan (SCBC)
© Marina Peter
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