Un message des évêques Anglo-Gallois: « Appelés à être Peacemakers ».

Le pape Léon XIV consacre le chapitre 5 de sa toute récente lettre encyclique Magnifica humanitas (MH) – Sur la protection de la personne humaine à l’ère de l’Intelligence Artificielle (IA), 15 mai 2026 – à la paix, « condition du bien commun universel, banc d’essai de la maturité morale des peuples » (MH 182). Il y invite l’Église à adopter un « style synodal » (MH 86). Or quelques conférences épiscopales proposent des pistes de réflexion et d’action sur la paix, notamment la Conférence des évêques catholiques d’Angleterre et du Pays de Galles (CBCEW).

Une approche catholique du contrôle des armes et du désarmement.
En mai 2024, la CBCEW a produit le document Called to be Peacemakers : « Appelés à être artisans de paix, une approche catholique du contrôle des armes et du désarmement » (consultable – original et traduction – ci-dessous)*. Cet article est une invitation à le lire, spécialement en France : nos deux pays présentent bien des analogies et partagent des accords de politique étrangère et de défense.

Ayons également en tête l’entame du chapitre 5 de Magnifica Humanitas évoquant nouveaux outils et risques :
« Après avoir examiné comment l’IA transforme certains aspects de la vie et de la société, avec de graves répercussions sur la dignité humaine, il est nécessaire de tourner notre regard vers un domaine encore plus dramatique : la guerre. Ici, la question ne concerne pas seulement l’efficacité de nouveaux outils, mais le risque que la technique, dissociée de l’éthique et de la responsabilité, rende plus rapide et impersonnelle la décision sur la vie et la mort, et présente le recours à la force comme une option immédiate et réalisable » (MH 182).

On développe et connecte des systèmes d’armes sans cesse innovants : avions de combat et sous-marins furtifs, missiles hypersoniques, missiles à têtes multiples pouvant frapper indépendamment des cibles distinctes, munitions rôdeuses et/ou téléopérées, drones de tous acabits, armes à énergie dirigée (laser ou électromagnétique), systèmes connectés (cloud de combat, essaim de drones et/ou de robots armés), brouillage et « leurrage », capteurs et calculateurs quantiques, cryptographie post-quantique, usage de l’IA en cours d’opérations (cartographie, détection des cibles, etc.).

Aux théâtres d’opérations classiques – terre, air, mer – s’ajoutent de nouveaux espaces de conflictualité : a. l’espace extra-atmosphérique [10 000 satellites actifs en 2025 contre 1 000 en 2010] : satellites d’observation et de communication tactique, de surveillance et d’action déplaçables sur orbite, brouilleurs (laser aveuglant); b. les fonds marins (99% des flux d’information intercontinentaux transitent par des câbles sous-marins) : robots téléopérés et drones sous-marins : découpe de câbles, lutte anti-mines, combats sous-marins; c. le cyberespace. Ne faut-il pas ajouter d. économie, finances et monnaie ? Une part de l’épargne mondiale, par exemple, est aspirée par des investissements dans la guerre ou par les entreprises d’IA, créant des valorisations délirantes (économisme irrationnel et euphories artificielles : MH 206-207).

Toujours dans Magnifica Humanitas, Léon XIV aborde la question sous l’angle de l’intelligence artificielle.
« La révolution numérique est en train de modifier la grammaire des conflits. La guerre visible côtoie désormais des formes hybrides : cyberattaques, manipulation de l’information, campagnes d’influence, automatisation des décisions stratégiques. L’IA intervient dans ces processus comme un facteur d’accélération, dans un contexte où de nombreuses technologies sont intrinsèquement ambivalentes : ce qui est conçu pour défendre peut rapidement être converti en attaque, et la frontière entre protection et agression tend à s’estomper. L’IA peut renforcer la défense et la protection des civils, mais elle peut aussi abaisser le seuil du recours à la force, rendre les responsabilités opaques, alimenter une culture où l’ennemi est réduit à une donnée et la victime à un “dommage collatéral”. Face à ces transformations, nous devons nous référer aux principes de la Doctrine sociale … » (MH 183).

Royaume Uni et France : un partenariat de politique étrangère et de défense
Le Royaume-Uni et la France sont deux puissances moyennes (PIB : 5e et 7e rang mondial ; 5e et 3e partenaire commercial de l’autre), appartenant à l’OTAN (1949), participant jusqu’au Brexit (2016/2020) à la Politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne (art. 42). Les deux États sont Dotés de l’Arme Nucléaire (edan) dans le cadre du TNP. Ils sont membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU (ayant droit de veto), du G7 et du G20. Leur arsenal nucléaire est du même ordre (environ 225 et 290 ogives). Ils sont les 7e et 2e exportateurs mondiaux d’armes (Sipri, Yearbook 2025).

Une tradition lie les deux pays : Entente cordiale, Traité de Dunkerque (1947), Accords de Saint-Malo (1998), du Touquet (2003). « En 2010, dans un contexte d’austérité budgétaire, le gouvernement de coalition britannique a évoqué la possibilité de renoncer au renouvellement de sa dissuasion »[1]. Finalement, il a choisi de coopérer avec la France avec les deux Traités de Lancaster House (2 novembre 2010), l’Entente frugale selon le Daily Mail. Le premier Traité crée des capacités de simulation partagées dans le domaine nucléaire : les installations communes Teutatès (TDC à Aldermaston, Epure à Valduc). Le second instaure un partenariat à long terme de défense et de sécurité (force expéditionnaire conjointe, coopération technologique et industrielle, échanges d’information et de personnels, exercices et opérations militaires communs, systèmes de lutte contre les mines, interopérabilité …). Au Sommet de Standhurst (2018), les deux pays ont adopté un pacte de politique étrangère et de développement, engageant un dialogue stratégique annuel sur les menaces cyber.

Les traités ont été actualisés – sous l’appellation Lancaster House 2.0 – le 10 juillet 2025 : soutien actif à l’Ukraine, au cessez-le-feu à Gaza et à la solution à deux États; accord de coordination nucléaire renforcé, collaboration étendue à l’espace, au cyber, à l’armement complexe, à l’IA : autant d’évolutions relevées par Léon XIV (cf. MH 183, supra). Les deux pays conservent leur souveraineté nucléaire. Le Royaume-Uni est ancré dans l’écosystème capacitaire américain et va augmenter son arsenal. Le Président français a mis fin au principe de stricte suffisance, décidé d’augmenter l’arsenal nucléaire, dévoilé le concept de dissuasion avancée étendant le parapluie nucléaire français à l’Europe (2 mars 2026).

Mais il y a un risque : la technique dissociée de l’éthique et de la responsabilité
Le texte épiscopal anglo-gallois (mai 2024) s’adresse aux chrétiens du Royaume-Uni[2] : « Nous assistons à des changements technologiques dans la façon dont les hommes se battent et s’entretuent, mais les principes de notre foi restent cohérents. Les aspects de l’enseignement social catholique exposés ici fournissent un guide important, alors que nous évoluons au milieu de ces mutations ».

« En tant que chrétiens, nous sommes appelés par Jésus à être des artisans de paix –peacemakers-, Matthieu 5, 9). Dans le monde moderne, un aspect essentiel de cette mission consiste à œuvrer pour limiter la prolifération des armes et faire avancer la cause du désarmement mondial ».

Le texte opère un tour d’horizon de conflits significatifs de la « 3e guerre mondiale par morceaux », et conclut : « tant d’actes de violence […] ne sont possibles que grâce aux armes modernes. » Il situe la responsabilité du Royaume Uni et renvoie à de nombreux textes du Vatican (cf. les notes de bas de page).

Les évêques énoncent trois appels de l’Église : « I- Appel au désarmement nucléaire – en tant qu’Église catholique en Angleterre et au Pays de Galles, nous avons une responsabilité particulière dans la réponse à l’appel du pape François à contrer la logique de la peur et à favoriser un climat de confiance et de dialogue – ; IIAppel au désarmement général et complet – éliminer toutes les armes de destruction massive, réglementer les armes conventionnelles, réduire les dépenses militaires, renforcer les mécanismes de paix – IIIAppel à mettre les technologies émergentes au service de l’humanité. »

Les évêques cherchent à ce que le Royaume-Uni répare les dommages liés aux essais nucléaires, abandonne à terme l’arsenal nucléaire, remplisse ses obligations au titre du TNP, signe et ratifie le Traité d’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN), à tout le moins y participe comme observateur.

Ils invitent le pays à s’engager dans le désarmement, à réorienter les dépenses vers la promotion de la paix et du développement humain intégral, à se désengager du commerce mondial des armes – tout en protégeant ceux qui travaillent à la fabrication des armes – et de l’investissement dans l’industrie de l’armement.

Ils encouragent le Royaume-Uni à remplir les obligations souscrites dans divers traités internationaux (armes biologiques, chimiques, à sous-munitions, interdiction des mines antipersonnel) et à œuvrer à leur mise en œuvre universelle, à promouvoir de nouveaux traités (moratoire sur le développement et l’utilisation des systèmes d’armes létales autonomes…), prévoir un accompagnement pastoral spécifique pour ceux qui sont au service des drones armés, à redéployer les investissements en technologie servant le bien commun de l’humanité, à protéger l’espace extra-atmosphérique et le cyberespace.

Et l’on retrouve Léon XIV qui en appelle au réalisme : « transformer l’interdépendance croissante et subie entre les peuples en une solidarité voulue et choisie » (MH 186).

[1] Assemblée Nationale, Rapport sur le bilan des accords de Lancaster House, 29 octobre 2020.
[2] La conférence épiscopale d’Écosse est aussi très engagée. Les sous-marins nucléaires du Royaume-Uni sont basés à Faslane en Écosse.

*Télécharger Appelés à être Peacemakers de la Conférence des évêques catholiques d’Angleterre et du Pays de Galles (CBCEW).  En langue anglaise, PDF
En français (traduction libre), PDF