Éthique sociale en Église n° 56 mai 2023

1 – Selon Hannah ARENDT (Condition de l’homme moderne, Pocket, p. 314) : « C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Evangiles annonçant leur “bonne nouvelle” : “Un enfant nous est né.” »

Chaque naissance est perçue comme un « nouveau commencement », « un miracle qui sauve le monde ». Les premiers soins portés au nourrisson manifestent le souci de préserver le fragile miracle de la vie, de lui donner une chance de s’épanouir.

Il est bon qu’il y ait un engagement de nos communautés humaines pour aider à la prise en charge de chacun de ces « nouveaux commencements », surtout s’ils sont faibles. Nous devons aussi nous demander : quel monde leur préparons-nous ?

2 – Dons et aides en hausse
Une bonne nouvelle : en 2022, les dons des Français ont bien augmenté, mais les années précédentes avaient connu des reculs en raison de la pandémie. Près d’un Français sur deux déclare avoir donné ; particuliers : 5 milliards d’€, dons des entreprises : 3,5 milliards.

Il y a aussi notre engagement collectif comme citoyens. L’aide publique au développement est également en hausse : 15 milliards d’€ en 2022. Elle soutient notamment des actions pour le climat, la santé, l’éducation. Ce montant représente 0,56% du revenu national brut ; selon les engagements internationaux, l’objectif est de 0,7% du RNB. Bref, la dynamique est positive, mais peut mieux faire !

 

3 – Les « invisibles » de notre société
On se réjouit à juste titre de la baisse du chômage : des gens retrouvent une place active et une certaine sécurité, tout en apportant leur contribution au bien commun. Mais on risque d’oublier les personnes qui ne sont ni au chômage, ni en emploi, ni inscrites au RSA (on estime à 600 000 les bénéficiaires potentiels du RSA qui ne font pas la démarche).

Parmi les jeunes de 14 à 24 ans, 801 000 (10,6% de cette classe d’âges) ne sont ni en emploi ni en formation, en raison du décrochage scolaire, mais aussi à la difficulté de trouver un premier emploi. Autre signe inquiétant : la moitié des inscrits aux Restos du cœur ont moins de 26 ans. Quand une société laisse ainsi en marge une part notable de sa jeunesse, elle ne favorise pas l’intégration dans la vie commune, elle altère l’estime de soi et la confiance dans la solidarité nationale. Une telle situation handicape l’avenir des personnes, mais aussi de la société.

Ne déclarons donc pas trop vite que nous sommes proches du « plein emploi » et que chacun, s’il se bouge un peu, va trouver un job ! Nous oublions alors ces millions d’invisibles (peut-être 5% selon le gouverneur de la Banque de France). Un signe que l’on risque de les laisser de côté,  c’est qu’il n’y a pas vraiment de statistiques à ce sujet.

Certes, il est difficile de rejoindre ces personnes les plus éloignées de l’emploi et de l’intégration sociale, et ce n’est pas la seule annonce de postes à pourvoir qui va leur permettre de reprendre pied dans l’activité. Il faut saluer à ce sujet la dynamique positive des territoires zéro chômeur de longue durée ; il y a de belles expériences près de chez nous : on va à la rencontre des personnes qui sont loin de l’emploi afin de voir avec elles dans quel domaine elles pourraient contribuer à la vie commune. Cela suppose un engagement commun des responsables politiques, des acteurs économiques, des réseaux associatifs… Nous pouvons nous informer sur ces initiatives à Mauléon, Naintré et Chatelleraudais, Poitiers et les environs…

 

4 – Et encore la faim dans le monde…
Le géographe Gilles FUMEY nous alerte (voir Sciences Humaines, mai 2023) : tous les indicateurs inquiétants sont en hausse : 900 millions de personnes affectées par la faim à des degrés divers ; 345 millions en sévère insécurité alimentaire, dont 35 millions d’enfants de moins de 5 ans, 50 millions en situation de famine qui conduit à la mort. L’auteur rappelle que ce n’est pas le manque d’aliments disponibles qui provoque une telle dégradation, mais la hausse vertigineuse des prix ; il y a longtemps que Amartya SEN a montré, par des études de terrain, que les famines n‘étaient pas liées d’abord à l’absence physique de nourriture, mais à l’incapacité monétaire d’accéder à ces biens.

Selon G. Fumey, c’est le résultat de la mondialisation des échanges et de la financiarisation de l’alimentation. Ce qui conduit à des situations paradoxales : pour des raisons spéculatives, des firmes canadiennes (un pays qui ne manque pas de terres !) achètent des terrains en Éthiopie (un pays qui souffre de la faim). Ou encore, la vente subventionnée de surplus agricoles venant de pays développés provoque des gaspillages et détruit l’agriculture paysanne en des régions fragiles, ce qui diminue la capacité des populations à produire localement la nourriture nécessaire à leur survie.

 

5 – Tensions, crispations… à l’échelle nationale et internationale. Et après ?
* Il y a toujours des violences à l’œuvre dans nos relations proches et lointaines. Un lecteur de la Bible, n’est pas étonné, dès les premières pages on retrouve tromperie et violence destructrice ; mais il est surtout question d’une promesse d’alliance qui invite au respect de l’autre, à la pratique d’une justice qui fait place à chacun, et surtout au désir de bâtir la paix et de partager un amour plus fort que la haine.

* Nous ne devons donc pas prendre notre parti des violences guerrières qui endeuillent notre monde, y compris près de chez nous. Il vaut mieux identifier et combattre les injustices, envisager de restaurer la paix grâce à des traités, en évitant de penser la sécurité uniquement en termes d’armement.

Il vaut mieux oser des rêves, formuler des utopies positives, en évitant de réduire les relations aux rapports de force les plus brutaux. Travailler à une plus grande justice, construire une paix durable, oser la fraternité, c’est servir l’avenir de la vie, notamment pour les plus jeunes d’entre nous : quel monde voulons-nous transmettre ?

* Il y a aussi chez nous des crispations sociales. Justement, la vie démocratique permet que s’expriment les désaccords. Mais il y a le risque d’une méfiance généralisée, du mépris de l’autre, de la violence verbale qui dérape en violence physique. Et au bout du compte la tentation d’ouvrir la voie à un régime autoritaire qui s’en prendrait aux libertés et à la vie démocratique elle-même. Une vie commune relativement pacifiée doit faire place à chacun, en prenant vraiment en compte la situation des plus fragiles, de ceux qu’on laisse en marge, comme des « déchets » encombrants. Cultivons donc le désir de faire alliance, de vivre ensemble dans le respect mutuel et la solidarité, de promouvoir joyeusement la fraternité inscrite au fronton de nos édifices publics.

André Talbot

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