Le Cardinal Etchegaray était un homme attachant, ne laissant pas indifférent. Je l’ai d’abord rencontré quand il était Président du Conseil pontifical Justice et Paix (1984-1998) à Rome, accompagnant l’évêque Président de la commission française éponyme, Mgr Delaporte, venu prendre le pouls de divers dicastères romains.

 

Consultations

 

Plus tard, j’ai retrouvé le Cardinal, lors de consultations à Rome, à propos des armes nucléaires : petites réunions informelles d’une dizaine de personnes. L’animateur en était Mgr Diarmuid Martin, alors secrétaire du Conseil pontifical. Le Cardinal ne semblait pas parler couramment anglais. Il se tenait en retrait, mais partageait volontiers nos repas et nos liturgies.

 

Le Cardinal était attentif à ses hôtes, d’une conversation toujours très chaleureuse, tout sourire : tout cela témoignait d’une humanité sans bornes. Il n’avait pas peur d’aborder les sujets délicats, répondait sans langue de bois. Converser avec lui était toujours plein d’enseignements. Sans trahir aucun secret, ni critiquer d’autres institutions du Saint Siège, il témoignait de ses convictions, rappelant ce qu’il avait vu et entendu, traçant une direction vers l’avenir.

 

Le Cardinal fut souvent envoyé spécial de Jean-Paul II dans des pays « compliqués » pour réparer quelque dégât ou préparer des missions difficiles. Lorsque la bureaucratie vaticane semblait s’essouffler, quand les procédures « habituelles » avaient montré leurs limites, le Cardinal était missionné : une diplomatie extraordinaire au sens propre du terme.

 

Haïti

 

Ainsi, la principale visite du cardinal à Haïti en 1995. Le contraste était patent entre les déclarations des évêques, et celles de de la Conférence des religieux ou de la Commission haïtienne Justice et paix. Le domicile du Nonce avait été pillé et incendié ; lui-même avait été physiquement malmené par une foule de manifestants manipulés. Ancien prêtre, jadis tenant de la théologie de la libération et idole des foules, le fameux président Aristide avait été démis. Revenu dans les fourgons de l’armée américaine, il était devenu semblable à ceux qu’il avait critiqués : un petit despote vivant aux dépens du pays. Il gardait des soutiens dans nombre de milieux d’Eglise, par fidélité à d’anciens combats.

 

Le Cardinal a parlé sans détour, sans occulter les défis ni les contradictions : la position difficile du Saint Siège lorsqu’il ne s’abrite que derrière les usages diplomatiques (« le nonce a été malmené ») ; la quasi paralysie de l’Eglise quand ses dirigeants sont divisés ; le soutien à apporter ou non à Aristide, président légitimement élu, mais dont la dérive était évidente ; la défense des droits de l’Homme ; des prises de position de personnes étrangères au pays… Comment accéder à des informations fiables ? Comment clarifier la position du Saint Siège ? Le Cardinal écoutait, une forme de respect de l’interlocuteur. Il ne cachait pas pour autant les impasses de la situation.

Le Rwanda.

 

Le Cardinal s’est rendu plusieurs fois au Rwanda, notamment fin avril 1994, pendant le génocide. Le pays était divisé entre les partisans du Front Patriotique Rwandais dirigé par Paul Kagamé et le gouvernement légitime. Le Cardinal est allé chez les uns et chez les autres, passant par des pays tiers lorsque le trajet direct n’était pas possible. Par la suite, il a dirigé une retraite avec les évêques du Rwanda et du Burundi (pays voisin et frère, affecté des mêmes maux structurels). Il n’a pas caché que les évêques avaient aussi fait leur examen de conscience à propos des tragédies dans les deux pays (génocide, massacres de masse). Il n’y a pas de solution simple entre mémoire et justice, entre justice et réconciliation. Et il faut regarder l’avenir : on ne peut rester prisonnier des tranchées du passé et du ressentiment.

 

Le cardinal ne refusait pas les questions dérangeantes : la tragédie s’est passée dans un des pays les plus catholiques du continent ! Certains évêques avaient manifestement été trop proches de l’ancien régime. Des évêques et des prêtres étaient aveugles sur les risques, les excès, les crimes, commis par des partisans de leur propre camp (ou ethnie). Le cardinal ne refusait pas le débat, comme si on ne pouvait incriminer une Eglise nécessairement au-dessus de tout soupçon. On pouvait en discuter.

 

Tout ceci parait banal aujourd’hui, à l’heure de la mise en cause de l’Eglise, en raison des prêtres pédocriminels. Le journal Le Monde titre sur les silences coupables de l’Eglise. Il y a 25 ans, il n’était pas toujours possible d’aborder certains sujets à l’intérieur de l’Eglise, quand bien même, hors l’Eglise, journalistes ou universitaires en débattaient largement. Le rôle de la France dans le génocide rwandais donnait lieu à des polémiques – et il n’est toujours pas possible d’en parler sereinement en France. Catholique français, il était malaisé pour lui d’intervenir dans des sphères internationales. Polémiques et soupçons s’emboitaient comme des poupées russes.

 

Difficultés de la tâche de Justice et Paix hier, difficultés aujourd’hui : aucune époque n’est simple. Encore faut-il avoir le courage d’analyser lucidement les situations, d’accepter de parler avec toutes les parties prenantes et les spécialistes de toutes obédiences. Le Cardinal était une lumière en ces temps qui manquaient souvent de phares pour éclairer la marche des chrétiens. Le cardinal Etchegaray nous manque.