L’Europe tourne la page Orban, avant la Hongrie

Le départ du dirigeant populiste aura plus d’effets immédiats dans l’Union européenne qu’en Hongrie

Ce fut une victoire solide et sans appel. Péter Magyar s’apprête à être investi nouveau premier ministre de Hongrie les 9-10 mai puis à former son gouvernement, après avoir remporté haut la main les législatives du 12 avril dernier, seul contre Viktor Orban. Celui qui dirigeait le pays depuis seize ans n’a eu d’autre choix que de reconnaître sa lourde défaite le soir même. Tout ceci pourrait rester la chronique de vie politique d’un État de moins de dix millions d’habitants d’Europe centrale. Mais, dans l’Union européenne, l’interdépendance n’est pas qu’économique. Elle est aussi politique. Ce n’est pas seulement la Hongrie qui tourne la page Orban. Avec elle, c’est aussi l’Europe entière. Et même la première.

Signe de l’empressement européen, une délégation de la Commission européenne s’est rendue à Budapest tout juste cinq jours après les élections. Péter Magyar s’est engagé à lever les vetos hongrois dans plusieurs dossiers concernant directement l’Ukraine, à commencer par le prêt européen de 90 milliards d’euros à Kiev – auquel Orban avait dû se résoudre. Le nouveau premier ministre espère en retour que la Commission débloquera les 18 milliards d’euros de fonds européens gelés en raison des violations répétées de l’État de droit, condamnées par la justice européenne.

Péter Magyar

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Au-delà des précieuses sommes attendues, ce sont aussi les relations avec les autres pays européens que Péter Magyar entend normaliser. D’abord avec ses voisins. Son premier déplacement est annoncé pour Varsovie, où le premier ministre Donald Tusk a lui-même mis fin en 2023 à un gouvernement nationaliste irrespectueux de la séparation des pouvoirs. Les deux hommes appartiennent de surcroît à la même famille politique de centre-droit (PPE, Parti populaire européen), avec laquelle Orban avait rompu en 2021. Son successeur prévoit aussi de se rendre dans l’Autriche voisine. Et bien sûr à Bruxelles.

Au Conseil européen, qui réunit les chefs d’État et de gouvernement de l’Union, le climat pourrait un peu de se détendre. Par sa longévité continue au pouvoir, Viktor Orban en était devenu le doyen, usant et abusant de son droit de veto pour négocier. À la fin de son règne, les Vingt-Sept avaient pris l’habitude d’adopter les conclusions de leurs sommets à 26 devant l’impossibilité de compromis. Son successeur sera bien sûr un ferme défenseur des intérêts hongrois mais promet de se monter plus constructif. De ne plus manquer à l’obligation de « coopération loyale » à laquelle s’engagent les États membres de l’UE, pilier indispensable de la confiance qu’ils se doivent les uns aux autres. Sous Orban, la Hongrie agissait parfois pour le compte direct du Kremlin. Entre autres exemples, elle fit écarter le patriarche Kirill de la liste des personnalités russes sous sanction européenne. Dans ses échanges avec le ministère russe des affaires étrangères, Budapest fut accusé d’être devenu l’œil de Moscou.

Depuis la chute d’Orban, on s’interroge sur quel nouveau trouble-fête siègera à la table européenne. En Slovaquie, en République tchèque et dernièrement en Bulgarie, des dirigeants réputés eurosceptiques et pro-russes, sont actuellement au pouvoir. Mais aucun n’a la stature, ni les relais acquis par Orban au fil de ses quatre mandats consécutifs. De plus, sa chute se produit en même temps que la droite radicale européenne prend ses distances avec un trumpisme déjà déclinant, qu’elle applaudissait plus tôt. À l’instar, en Italie, de la présidente du Conseil, Giorgia Meloni. L’Europe devrait ainsi pouvoir faire plus naturellement montre d’unité dans sa quête d’autonomie stratégique à l’égard de puissances qui la ciblent comme ennemi.

Toutefois en Hongrie, la page Orban sera plus lourde à tourner. La restauration de l’État de droit s’annonce laborieuse. Mais pas impossible. Le nouveau premier ministre dispose de la majorité constitutionnelle des deux-tiers nécessaire pour sortir d’un système clientéliste, de passations opaques de marchés publics, d’information contrôlée et de guerres culturelles – lesquelles instrumentalisaient sans vergogne le christianisme. Les Hongrois ont exprimé leur ras-le-bol de la corruption et leur déception envers une économie mal en point. En particulier les jeunes, à qui Péter Magyar doit en partie sa belle victoire. Les attentes de changement en sont d’autant plus pressantes d’ici aux prochaines législatives du pays, prévues dans seulement quatre ans.