« Résister à la désespérance »
Cuba et les Cubains sont peu présents dans nos médias. Les figures tutélaires ont disparu, leurs successeurs se débattent pour maintenir un système fermé à bout de souffle. Le blocus américain n’arrange rien. Les Cubains souffrent de plus en plus. L’Église agit tant qu’elle peut, dans les limites imposées. La population attend le changement.
C’est l’une des dernières paroles que j’ai entendues avant mon départ de Cuba en février de la bouche d’une grand-mère qui vit avec son petit-fils, la mère du garçon étant partie à l’étranger pour essayer de gagner un peu d’argent.
J’ai passé deux ans dans ce pays si attachant. Notre Communauté de Taizé y est présente depuis dix ans dans une petite ville. Depuis l’Europe, il est difficile d’imaginer la précarité qui paralyse ce pays. Elle s’est aggravée ces derniers mois mais elle fait souffrir le peuple depuis de nombreuses années. Même si les causes s’en trouvent en partie à l’extérieur du pays, les gens sont en général catégoriques : « C’est nous, notre pays, qui en est le premier responsable. »
Manque de nourriture et de médicaments, nombreuses coupures d’électricité non annoncées et de durée variable, allant jusqu’à plusieurs jours de suite. Faute d’investissements, tout se dégrade : bâtiments, routes, machines agricoles, etc. Il s’ensuit une dégradation grave de la vie civique qui s’exprime par exemple par l’augmentation des vols, ce qui accroît la peur des gens. Un très grand nombre de Cubains choisissent l’exil. Ils soutiennent matériellement les leurs qui sont restés.
Les chrétiens sont une petite minorité, les catholiques étant plus nombreux que les protestants. La « santeria », une religiosité qui plonge ses racines en Afrique, est bien présente. Autrefois l’Église catholique l’avait interdite, mais elle a évolué en cachette et se pratique aujourd’hui au grand jour.
L’Église est devenue de plus en plus un lieu d’espérance. Le crédit de confiance que les gens – et pas seulement les chrétiens – placent en elle augmente. Je vois trois raisons à cela.
– D’abord elle est un lieu de solidarité. J’ai pu en faire l’expérience en aidant dans la paroisse à la distribution de repas trois fois par semaine. Avec le temps une amitié a grandi avec ces personnes qui sont parmi les plus pauvres de cette ville. J’ai été témoin de la solidarité vécue entre eux. Quelqu’un a-t-il besoin de paracétamol (une denrée extrêmement précieuse !) ? Alors, littéralement, celui qui en a deux pastilles en donne une à celle ou celui qui en a besoin maintenant. La solidarité marque toute la communauté de la paroisse : cela se voit par exemple dans les visites aux malades (le ministère de leur porter l’eucharistie est très développé), ou dans l’accompagnement à l’hôpital (quelqu’un doit rester avec la personne malade 24 heures sur 24 heures, car les soins fournis sont extrêmement réduits). L’Église est donc un lieu de fraternité authentique, même si les moyens à sa disposition sont précaires. Solidarité matérielle, mais aussi humaine : Elle est pour les gens une zone sans mensonge. Les évêques veillent à cette solidarité. Ils ont publié une « Prière pour notre peuple » qui est souvent lue dans les paroisses et, tout récemment encore, ils ont demandé dans une lettre pastorale des changements « politiques, sociaux et économiques ».
– Le nombre de baptêmes et confirmations augmente. À côté de nouveaux chrétiens, il y a celles et ceux qui ont été baptisés mais qui ont mis leur appartenance à l’Église en veilleuse pour protéger leur carrière professionnelle de la surveillance très stricte des autorités qui exigeaient d’être athée pour accéder à certains métiers. En prenant leur retraite il y en a qui reviennent à l’Église.



© Dagoberto Valdés Hernández

