10-Quels engagements actuels des organisations de la société civile au Soudan du Sud ?

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Le Dr Moses John est un leader de la société civile, un militant et un universitaire sud-soudanais. Il est fondateur d’ONAD, Organisation for Nonviolence and Development, et en a assuré la direction pendant 2 décennies. Il a enseigné à l’université de Juba et à l’Université Catholique du Soudan du Sud. Aujourd’hui, consultant au service des organisations de la société civile, il est passionné par la résolution non-violente des conflits, les droits humains, la bonne gouvernance et la consolidation de la paix. Il est également co-président du Pan African Nonviolence and Peacebuilding Network (PANPEN)

Face aux enjeux socio-politiques et économiques de notre pays, on compte quatre défis sur lesquels les organisations de la société civile s’engagent en priorité.

Les Élections de décembre 2026

La République du Soudan du Sud s’apprête à célébrer son quinzième anniversaire. Ce pays, encore en construction, est en pleine transition de l’après-conflit à une paix durable. L’Accord revitalisé de 2018 sur le règlement du conflit en République du Soudan du Sud (R-ARCSS) recommande la tenue d’élections au plus tard en décembre 2026. Or, personne n’a jamais voté dans ce pays. Si ces élections se déroulent malgré un contexte quelque peu instable, elles offriront aux citoyens leur toute première occasion de vivre cet acte démocratique fondamental. Mais la tenue d’élections requiert bien plus que quelques feuilles de papier. Une grande partie du processus relève de la responsabilité du gouvernement qui doit garantir la sécurité de tous les acteurs et fournir un soutien financier. Pour que les élections puissent avoir lieu, il est indispensable de garantir des normes minimales telles que des espaces civiques et politiques sûrs, ouverts et transparents, afin que tous les citoyens, la société civile et les partis politiques puissent participer pleinement à la préparation, à l’observation et au déroulement du processus électoral.

Or, l’État n’assurera pas tout. Malgré un espace civique et politique restreint, de nombreuses organisations de la société civile sont engagées à éduquer les citoyens sur leurs droits civiques, humains et démocratiques, condition essentielle à une paix durable au Soudan du Sud. Nombre d’entre elles sensibilisent déjà la population afin d’accroître une participation citoyenne éclairée, en déplaçant l’attention des clivages ethniques aux programmes politiques, en préparant des observateurs démocratiques pour l’inscription des électeurs et les autres étapes du processus électoral, et en contribuant à prévenir les affrontements violents après la publication des résultats. La démocratie implique également d’accepter la décision de la majorité et de s’engager dans le débat sur la gestion des opinions minoritaires plutôt que de combattre les différents points de vue et visions politiques.

La loi électorale du Soudan du Sud de 2012 exige que la liste électorale définitive soit publiée au moins six mois avant la date des élections. À ce jour, ni le calendrier électoral ni l’inscription des électeurs n’ont commencé. Cela laisse présager que les élections pourraient ne pas se tenir comme prévu, du moins pas cette année. De nombreux préparatifs nécessitent un soutien financier et technique de la part du gouvernement de transition revitalisé d’unité nationale et de la Commission électorale nationale. Le manque de volonté politique et de soutien financier, ainsi que l’insécurité persistante et généralisée dans la région du Haut-Nil et certaines régions d’Équatoria et de Bahr El Ghazal pourraient compromettre la tenue d’élections crédibles et pacifiques dans les délais impartis. Les programmes d’éducation civique menés par la société civile et la Commission électorale nationale restent néanmoins pertinents. Tôt ou tard, les élections auront lieu. La démocratie est un processus d’apprentissage. Pour le Soudan du Sud, c’est un horizon, pas un point de départ. Les responsables de la société civile estiment qu’il vaut mieux commencer tôt afin d’éviter les mauvaises surprises et d’être prêts le jour J.

Espace civique et liberté d’expression limitée

Il s’agit d’un enjeu majeur pour le processus électoral et la mise en œuvre de la paix dans le pays, notamment dans des provinces comme le Haut-Nil, en proie à de fortes tensions, des conflits armés et l’insécurité. Les discours de haine et les rumeurs peuvent avoir des conséquences désastreuses et déclencher des violences à grande échelle. Il est donc essentiel que toutes les autorités, qu’elles soient gouvernementales, de la société civile ou religieuses, soient conscientes de leur rôle. Les organisations de consolidation de la paix organisent des formations sur la gestion des discours de haine et des rumeurs afin de prévenir les affrontements violents. Les organisations de la société civile et les médias utilisent également les réseaux sociaux pour amplifier les voix et exigent des autorités gouvernementales des déclarations publiques immédiates dès l’apparition de rumeurs.

Manuel sur la non-violence active

En février 2025, le SSCC (Conseil des Églises du Soudan du Sud) et Pax Sud-Soudan[1] ont publié un manuel sur la non-violence active. Ce guide vise à former les organisations de la société civile et les Églises à l’importance d’une paix juste et constructive, sans recours aux armes, afin de promouvoir la paix, la cohésion sociale et les droits démocratiques par la non-violence dans un pays où l’expérience montre que la violence n’apporte pas de solutions, mais crée de nouveaux problèmes.

Le manuel présente des exemples de réussite de la non-violence active, au-delà du Soudan du Sud, dans toute l’Afrique, de la période coloniale à l’indépendance et après. Plus important encore, il révèle les stratégies et les méthodes de non-violence utilisées par les Sud-Soudanais par le passé.

Pour l’illustrer, l’action non violente au Soudan du Sud a notamment consisté pour les jeunes à utiliser les réseaux sociaux, et Facebook en particulier, afin de dénoncer les malversations et les abus de pouvoir des responsables publics. Par exemple, en septembre 2023, le gouverneur de l’État d’Équatoria Central a destitué le maire par intérim de Juba, Emmanuel Khamis. Cette décision faisait suite à la diffusion d’une vidéo devenue virale montrant le maire brandissant un pistolet et giflant une vendeuse ambulante lors d’une opération de répression contre les vendeurs ambulants près du rond-point de l’église Adventiste du septième jour à Juba. L’incident a provoqué une vive indignation publique, la condamnation par les organisations de défense des droits des femmes, et même une résolution officielle de l’Assemblée législative nationale de transition exigeant sa destitution.

Protection civile non-armée

Nonviolent Peaceforce est présente au Soudan du Sud depuis 2011. L’organisation possède une solide expérience et une expertise reconnue en matière de protection civile non armée (PCNA), mais il est nécessaire de diffuser ces connaissances au niveau local pour qu’elles soient plus efficaces et durables. En 2025, plus de cinq organisations de la société civile Sud-Soudanaise qui utilisent les méthodes de la PCNA ont créé, en collaboration avec Nonviolent Peaceforce, une communauté de pratique au niveau local au Soudan du Sud. Ils mettent l’accent sur l’expérience de la protection, menée par des équipes de femmes et de jeunes dans différentes communautés du pays exposées aux conflits.

Au Soudan du Sud, les méthodes de la Protection et de l’accompagnement non armés des civils (PCNC) sont appliquées dans l’ensemble des communautés, complétant ainsi la présence armée de la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS) en assurant une protection là où les Casques bleus armés ne peuvent ou ne veulent pas se rendre. Il existe donc un réseau d’organisations locales et de la société civile partageant les mêmes valeurs et qui privilégient une approche non-violente pour protéger les civils contre les risques, les dangers et les violences localisées. Il s’appuie sur des acteurs locaux et internationaux spécialement formés, travaillant directement au sein des communautés pour prévenir la violence, apaiser les tensions intercommunautaires et lutter contre les rumeurs, tout en assurant un système d’alerte et de réponse rapide afin de construire une paix durable.

[1] Pax Christi Pays Bas https://paxforpeace.nl/who-we-are/ikv-and-pax-christi/pax-christi/