Une voix de Jérusalem pour la justice
Appel pour Gaza, la Cisjordanie et la présence chrétienne continue sur leur terre « Combien de temps, Seigneur, vas-tu m’oublier ? Combien de temps, me cacher ton visage ? » (Psaume 13,1)
Jérusalem, le 24 août 2026
Nous, soussignés*, ne pouvons pas rester silencieux face à ce qui se passe autour de nous, ni permettre que la souffrance quotidienne, la mort, le déplacement de population et les privations deviennent quelque chose auquel nous nous habituons. Au nom de notre foi chrétienne et notre appartenance à notre peuple, nous adressons ces paroles à nos Eglises et à toutes les personnes de conscience.
Premièrement : Gaza – sa tragédie ne doit pas devenir un simple fait divers
Ce qui se passe à Gaza depuis plus de mille jours est une tragédie humaine. Nous ne pouvons simplement apprendre à vivre avec cette réalité comme si elle était normale. Derrière les chiffres des victimes, se cachent des visages et des noms, des familles, des enfants, des femmes, des hommes et des personnes âgées ; des gens qui ont perdu leurs maisons, leurs proches et leurs moyens de subsistance. Beaucoup vivent maintenant au milieu des décombres, de la faim, de la peur et de la maladie, privés des nécessités les plus élémentaires de la vie. On ne peut que se demander comment plus de deux millions de personnes sont encore capables d’endurer cela et de survivre à Gaza aujourd’hui.
Cette tragédie comprend l’effondrement des soins de santé et des services médicaux. Les hôpitaux fonctionnent sous des contraintes extrêmes ; les professionnels de santé paient le prix de cette guerre ; et les malades et les blessés rencontrent d’énormes difficultés pour obtenir des médicaments et des soins de base.
Le danger aujourd’hui est que nous nous habituions à cette tragédie. Lorsque la perte de vies humaines devient simplement une nouvelle de plus dans l’actualité quotidienne, et lorsque la destruction ne suscite plus d’indignation morale ni de compassion, nous sommes confrontés à un danger qui menace non seulement Gaza, mais notre humanité.
Nous refusons de permettre que Gaza soit oubliée. Nous appelons à mettre fin à la souffrance de sa population, et nous exigeons la protection des civils, un accès garanti à l’aide humanitaire, ainsi que la fin des tueries, de la destruction, de la faim et de la peur.
Nous affirmons que toute vie humaine est sacrée et nous rejetons toute forme d’assassinat, de violence et de vengeance. La paix ne peut être construite sur les ruines d’un peuple, ni être fondée sur la négation de la dignité des autres. Il ne peut y avoir de paix sans égalité pour tous ceux qui vivent sur cette terre.
Deuxièmement : la Cisjordanie – un danger qui grandit chaque jour
Alors que l’attention reste concentrée sur Gaza, la situation en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est, se détériore elle aussi. L’expansion des colonies, la violence de l’armée et des colons, les barrages militaires et les fermetures, ainsi que les difficultés de déplacement, d’accès à l’emploi, aux soins de santé et aux lieux saints, rendent la vie de plus en plus difficile et poussent les gens toujours davantage vers le désespoir. Les barrages, les fermetures et les restrictions à la liberté de mouvement empêchent également les patients, les ambulances et le personnel médical d’atteindre les hôpitaux, tandis que les professionnels de santé sont confrontés à des risques croissants. Le droit aux soins de santé fait partie intégrante du droit à la vie et à la dignité humaine.
Ce qui se passe dans les villes et villages palestiniens, y compris à Taybeh avec son importante présence chrétienne, nous concerne tous. Les Palestiniens musulmans et chrétiens appartiennent à un seul peuple, et ce qui menace les uns menace tous les autres. Nous rejetons toute idéologie ou politique qui nie aux Palestiniens le droit d’exister dans la liberté et la dignité sur leur propre terre et dans leurs propres maisons.
Jérusalem est de plus en plus isolée de son environnement palestinien. L’accès à la ville, même pour la prière et le pèlerinage aux lieux saints, est devenu extrêmement difficile pour beaucoup.
Les restrictions à la liberté de mouvement et à l’emploi, le déclin des possibilités économiques, le chômage et la peur constante de l’avenir ne sont pas simplement des difficultés temporaires. Ce sont des facteurs directs qui poussent les familles, musulmanes comme chrétiennes, à envisager l’émigration. Nos Églises et nos institutions doivent faire de la défense de la capacité des personnes à demeurer sur leur terre une priorité. Elles doivent utiliser leurs relations locales et internationales pour promouvoir les droits de notre peuple, sa dignité et sa capacité à rester. L’égalité pour tous est un fondement indispensable de toute paix juste et durable.
Troisièmement : à nos chrétiens de Palestine – c’est votre terre ; ne perdez pas l’espoir
Bien-aimés frères et sœurs chrétiens palestiniens, nous savons que la vie est difficile. Les craintes que vous éprouvez pour vos enfants, la difficulté à trouver du travail, les barrages militaires et les permis, l’angoisse du lendemain et le sentiment, par moments, que les portes se ferment les unes après les autres sont constants. Nous savons que, pour beaucoup, l’émigration peut sembler être une solution. Nous vous disons : ne permettez pas à la peur de vous dominer, en vous suggérant que vous êtes des étrangers sur votre propre terre. Ne permettez pas au désespoir d’assombrir votre avenir.
Nous, Palestiniens chrétiens, ne sommes pas des vestiges du passé. Nous ne sommes pas une communauté de passage, ni simplement une « minorité » en attente de protection. Nous appartenons à cette terre et nous faisons partie intégrante de son peuple, de son passé, de son présent et de son avenir. Notre présence est aussi une présence de foi, dont les racines remontent à la première communauté chrétienne. C’est la terre du Christ, et c’est de cette terre que l’Évangile est parti à travers le monde. Notre présence continue est un témoignage de foi, d’espérance, d’amour, de réconciliation et de justice, pour nous et pour le monde.
Bien-aimés, demeurez fermes et ne fuyez pas. Ayez du courage et ne vous rendez pas. Tenez bon en solidarité avec notre peuple, en résistant au mal et à la violence. Comme l’Apôtre Paul l’a enseigné : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien » (Romains 12, 21). L’amour n’est pas une faiblesse, mais une force capable d’affronter le mal.
Nous rejetons toute tentative d’exploiter la peur et la souffrance afin de semer la division confessionnelle parmi les membres d’un même peuple. Les défis ne peuvent être affrontés en semant la division, en les transformant en conflit religieux ou en négligeant les dangers plus vastes qui menacent l’avenir de notre peuple. Les défis sont nombreux, mais apprenons à vivre ensemble, en partageant la responsabilité. Nous, Palestiniens, chrétiens et musulmans, sommes un seul peuple. Nous avons vécu ensemble pendant des siècles, et nous devons également construire notre avenir ensemble, sur la base d’une citoyenneté égale, de la dignité humaine et du respect mutuel. Notre force réside dans notre unité, ensemble nous sommes plus forts.
Aux décideurs et aux gouvernants, nous disons, avec les paroles du Psaume : « Maintenant, rois, comprenez, reprenez-vous, juges de la terre » (Psaume 2, 10). Nous appelons tous ceux qui exercent une influence politique et militaire, au premier rang desquels les États-Unis, à assumer leur responsabilité en œuvrant pour mettre fin aux tueries, aux déplacements et à la destruction. Des décennies de politiques de guerre dans notre région ont contribué au déplacement de millions de personnes, parmi lesquelles un grand nombre de chrétiens. Craignez Dieu, agissez avec sagesse et œuvrez pour la vie de nos enfants et des vôtres, pour un avenir où la mort et le déplacement ne soient pas le destin des peuples de cette région.
Nous espérons que les prochaines élections en Israël et en Palestine apporteront de nouvelles formes de gouvernement, fondées sur la justice et l’équité, contribuant à créer une nouvelle réalité qui mène à l’égalité et à une paix juste et définitive sur notre terre et dans toute la région.
Nous appelons nos Églises et nos institutions chrétiennes à faire une priorité de l’aide apportée à notre peuple pour qu’il demeure ferme sur sa terre, en soutenant les possibilités d’emploi, l’éducation, le logement, les jeunes et les familles, et en défendant clairement leurs droits et leurs libertés aux niveaux local et international. Nous appelons nos responsables d’Églises à parvenir à une plus grande unité, coordination et transparence, et à veiller à ce que les rencontres avec les responsables internationaux deviennent de véritables occasions d’attirer l’attention sur les préoccupations de notre peuple et de les défendre, afin que les fidèles puissent sentir que l’Église ne se contente pas de parler d’eux, mais qu’elle se tient à leurs côtés dans leur souffrance et défend leur droit à demeurer sur leur terre.
En même temps, nous appelons notre peuple chrétien à ne pas tout attendre des institutions et des responsables. Notre présence continue est une responsabilité partagée. Nous sommes appelés à nous soutenir les uns les autres, à investir dans notre terre et notre société, dans nos jeunes et nos familles, et à ne pas céder à une mentalité de peur et de désespoir. Aucun de nous ne peut porter seul cette responsabilité. Nous devons travailler ensemble. Notre force réside dans le travail commun, et ensemble nous sommes plus forts. Nous ne sommes pas naïfs quant à l’ampleur des dangers, et nous ne souhaitons pas dissimuler la réalité. Nous la voyons dans toute sa dureté et nous savons que le chemin devant nous est difficile. Mais la foi ne signifie pas nier la réalité ; elle signifie refuser de permettre à la haine, à la mort et au désespoir d’avoir le dernier mot. À vous, nous disons :
- Soyez des témoins de la vérité.
- Soyez des artisans de paix, des ouvriers de justice et des promoteurs de l’égalité.
- Restez attachés à votre terre, à votre foi et à votre espérance.
- Ne permettez pas à la peur de vous voler votre avenir.
Cette terre n’est pas seulement la terre sur laquelle nos ancêtres ont vécu ; elle est aussi la terre sur laquelle nous voulons que nos enfants vivent.
*Signataires :
Michel Sabbah, Patriarche latin émérite de Jérusalem
Munib Younan, Évêque luthérien émérite de Terre Sainte
Attallah Hanna, Archevêque grec orthodoxe
Yusef Daher, Mme Sawsan Bitar, M. Samuel Munayer
Mme Dina Nasser, M. John Munayer, Mme Sandra Khoury
David Neuhaus, SJ, P. Frans Bouwen, MAfr, P. Firas Abdrabbo
Rafi Ghattas, P. Alessandro Barchi, M. Sami El-Yousef
Illustration : Attaque de colons israéliens sur le village palestinien de Duma, en Cisjordanie occupée, le 13 avril 2024. © Wikimedia Commons / DR

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© Hugues de Woillemont

