Pour les Mélanésiens qui l’habitent depuis des millénaires, c’est le Kanaky.

Pour les français de métropole, c’est un territoire d’outre-mer, avec son statut particulier qui lui accorde beaucoup d’autonomie. Mais c’est aussi, et en particulier pour les dirigeants français, un des signes de la grande puissance française dans le monde.

Pour des raisons aujourd’hui essentiellement géopolitiques (garder la Chine à distance et posséder des eaux territoriales immenses), les autorités semblent vouloir en faire un territoire définitivement partie intégrante de la France. Les Mélanésiens s’opposent à cette vision qui les éloigne de leur souveraineté.

Le projet de réforme électorale a rallumé les braises d’un conflit refoulé. Et le transfert et l’incarcération en métropole de leaders indépendantistes plus radicaux ne peuvent manquer de rappeler ceux du général haïtien Toussaint Louverture emprisonné au fort de Vaux ou en sens inverse ceux de militants kabyles réclamant l’indépendance et envoyés en Nouvelle Calédonie.

On peut craindre d’y voir le signe d’une résurgence coloniale. L’avenir du Kanaky peut encore être pensé de manière harmonieuse entre les leaders mélanésiens traditionnels et la puissance coloniale pour un pays souverain associé à la France.

Encore faut-il commencer à écrire cette nouvelle page.

Télécharger la Lettre n°304 septembre 2024  (PDF)   

10 juillet 2024

Nous avons appris avec consternation l’enlèvement dans la nuit du 9 au 10 juillet 2024 de Mamadou Billo Bah, Coordinateur de TLP-Guinée et responsable des antennes et de la mobilisation du Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC), et de Oumar Sylla dit « Foniké Menguè », Coordinateur national du FNDC. Tous deux ont été arrêtés à  leur domicile, à Conakry, par des militaires encagoulés armés dont certains en tenues civiles.
Nous constatons que cet enlèvement n’a aucune base légale et leur détention au siège de la direction des investigations judiciaires de la Gendarmerie est injustifié, étant donné qu’à ce jour, ils n’ont toujours pas été informés des faits qui leur sont reprochés et n’ont
pas eu accès à leur avocat.

Nous exigeons donc leur libération immédiate et inconditionnelle.
Ce n’est pas la première fois que les autorités de transition procèdent à des arrestations arbitraires. De nombreux défenseurs des droits humains et membres du FNDC Guinée en sont régulièrement victimes. Mamadou Billo Bah et Oumar Sylla ont ainsi déjà été
détenus respectivement 4 et 10 mois depuis le coup d’État de septembre 2021, ils avaient  finalement été libérés et acquittés en mai 2023. La reprise des arrestations est inquiétante et intervient à un moment où les organisations de la société civile se mobilisent pour le
rétablissement des fréquences des médias injustement retirées et pour dénoncer les dérives de la transition militaire.
Les organisations signataires appellent également les autorités à cesser leurs attaques contre les défenseurs des droits humains et à garantir les droits à la liberté d’expression, de réunion pacifique et d’association dans le pays, conformément aux textes fondamentaux et aux engagements internationaux pris par la Guinée.

Signataires :
1. ACAT-France
2. ActionAid France
3. AfricanDefenders
4. Agir ensemble pour les droits humains
5. Avocats Sans Frontières Belgique
6. Attac France
7. Coalition Sénégalaise des Défenseurs des Droits Humains (COSEDDH)
8. Coalition Togolaise des Défenseurs des Droits Humains (CTDDH)
9. CRID
10. Fédération Internationale pour les Droits Humains (FIDH), dans le cadre de
l’Observatoire pour la Protection des Défenseurs des Droits Humains
11. FrontLine Defenders
12. Institut des Médias pour la Démocratie et les Droits de l’Homme (IM2DH)
13. Internet Sans Frontières (ISF)
14. Justice et Paix France
15. Organisation mondiale contre la torture (OMCT), dans le cadre de l’Observatoire
pour la Protection des Défenseurs des Droits Humains
16. Réseau Nigérien des Défenseurs des Droits Humains (RNDDH)
17. Tournons La Page (TLP)
18. Y en a marre

La dynamique de l’Eglise au Rwanda de l’après génocide consiste dans le travail pastoral de réconciliation et de résilience. Il y a déjà 30 ans. Le génocide perpétré contre les Tutsis en 1994 a emporté plus d’un million de vies humaines, détruit les relations humaines, mis en branle la confiance et la constitution intérieure des personnes sans oublier la destruction des infrastructures de base.

Au bout de ces trente années écoulées, le continuel travail de réconciliation post génocide a permis de poser les bases de la reconstruction du tissu social, faisant renaître un brassage des dynamiques diverses, gage du rétablissement de la confiance retrouvée. Et dans ce chantier, l’Eglise Catholique joue un rôle prépondérant.

Le 29 novembre 2019, lorsque l’Eglise au Rwanda faisait le regard rétrospectif sur son travail des 25 ans de réconciliation. Comme invitée d’honneur à la cérémonie marquant le regard retro de la contribution de l’église catholique, dans le cheminement de la réconciliation, la Première Dame du Rwanda, Madame Jeannette Kagame, a loué les efforts fournis par l’Eglise Catholique au Rwanda pour la cohésion communautaire nationale après les atrocités du génocide commis contre les Tutsis en 1994.

Après la période des urgences post génocide vers une certaine normalité, l’église catholique a entrepris une série d’actions visant à retrouver l’unité et à barrer la voie aux relents de haine ethnique. Entre autres actions, nous pouvons citer l’organisation du processus synodal extraordinaire sur l’ethnisme au Rwanda, visant à briser les velléités tribales et à appeler les rwandais à ouvrir leur cœur à la vérité, unique moyen de rendre justice pour les atrocités commises.  Nous évoquons également la célébration du double jubilé en 2000, la mise sur pied des projets et programmes de réconciliation et de guérison communautaire et, enfin, le développement de partenariats en ce domaine et les programmes de résilience, comme étapes-clés de ce processus au sein de l’Eglise.

La 30ème commémoration du génocide en cette année 2024, marque un pas décisif vers une cohésion compacte.  Au niveau de la Commission justice et paix du Rwanda, l’accent pour cette période commémorative, reste principalement la conception pastorale d’un programme d’accompagnement à un retour dans la communauté des anciens prisonniers du génocide qui purgent leurs peines. La commission travaille en amont et en aval, c’est-à-dire elle prépare les prisonniers eux-mêmes et la communauté d’accueil spécialement les rescapés et leurs familles. Notre approche pastorale consiste dans l’animation de la communauté et des individus, la sensibilisation et la mobilisation autour du pardon comme valeur spirituelle et humaine. Nous sommes au fait conscients de ce message du pape Benoît XVI qui écrit que « c’est en donnant et en accueillant le pardon, que les mémoires blessées des personnes et des communautés ont pu guérir et que les familles jadis divisées ont retrouvé l’harmonie » (Africae munus, 21).

Il est sans dire que la réconciliation et la résilience d’un peuple est un travail de longue haleine. Nous nous heurtons encore à des situations de blessures psychologiques et de traumatisme. Nous butons encore contre l’idéologie du génocide et le négationnisme qui se répand dans des formes variées. Le traumatisme transgénérationnel est visible aujourd’hui dans notre pays. Les jeunes de moins de 30 ans en manifestent des symptômes. Ceci pour exprimer la nécessité d’imaginer des apports multidimensionnels pour parier à cette situation.

L’Eglise est consciente de tous ces défis de notre époque. La réconciliation est une voyage, long et peut-être fatigant le long duquel nous apprenons à être ensemble et à s’accueillir mutuellement au-delà des clichés sociaux. Elle travaille aux côtés des instances administratives et des organisations de la société civile pour donner sens à la vie.

Pour le moment, il est indispensable d’inculquer dans les jeunes de ce pays et de cette région des grands lacs une culture de paix et de respect de la vie afin de leur préparer un futur radieux exempt de violences fratricides. Le futur pacifique se prépare.

 

 

 

Un regard sur des situations actuelles

Les conflits du XX° siècle semblaient s’écarter pour la plupart, du moins aux yeux des occidentaux, des motivations religieuses, pour s’articuler sur des motivations politiques (nationalisme, décolonisation), idéologiques (socialisme ou communisme face au libéralisme), avec des formes plus traditionnelles (conquêtes territoriales ; questions des minorités). Or plusieurs conflits actuels semblent comporter des éléments relevant plus directement du « religieux ». Ce n’est certes pas une nouveauté : la partition de l’Inde britannique entre hindous et musulmans, du Pakistan et du Bengla Desh, lors de l’indépendance constitue sans doute l’exemple le plus dramatique humainement. Mais la dimension religieuse des conflits actuels au Proche et Moyen-Orient (islamisme dit radical ou extrémiste, et plus loin en Asie (à nouveau en Inde où le régime actuel utilise l’hindouisme contre les minorités ; en Birmanie contre les Rohingyas, etc …) progressent dans les motivations, réelles ou avancées, les analyses, et même les pratiques d’affrontement : terrorismes, déplacements de populations, cruautés…

Il en va de même dans les affrontements en Israël / Palestine et ses formes extrêmes à Gaza. D’un côté, le sionisme, qu’un observateur divisait entre sionisme « messianique », groupes religieux dont l’influence gouvernementale a considérablement grandi depuis une quinzaine d’années, et qui se réfère à des notions bibliques (terre promise) ; un sionisme « laïque » ; et enfin un sionisme « d’aubaine » profitant d’aides gouvernementales plus importantes si on s’installe dans les colonies de Cisjordanie qu’en Israël même. De l’autre, des courants islamistes, qui ne croient plus aux mécanismes politiques d’origine occidentale (« processus de paix ») et utilisent de prétendues références coraniques pour légitimer leur violence, y compris le terrorisme. Mais on voit aussi ces dérives religieuses dans le contexte de la guerre en Ukraine, avec des oppositions internes entre Églises orthodoxes, le pouvoir russe mobilisant le facteur religieux pour s’opposer à ce qu’il nomme la décadence morale occidentale…  Aux Etats-Unis, la représentation générale d’avoir à jouer un rôle messianique dans une tradition puritaine s’articule sur le courant évangélique, appuyé sur des interprétations résolument littérales de la Bible pour influencer les décideurs politiques et notamment soutenir la politique messianique de l’État hébreu. La plupart de ces pratiques politiques, qui recourent à une violence soi-disant légitimée par le religieux, méritent d’être interrogées dans l’usage qu’elles font de la religion.

 

Une perspective chrétienne et un problème permanent…

Pour le christianisme, la parole de Jésus rapportée par les évangiles « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mt 22, 15-22) introduit une distinction entre ce qui relève du pouvoir politique et de la compétence religieuse. L’expression évangélique apparaît dans un contexte polémique qui recèle deux dangers : soit Jésus dit qu’il faut payer l’impôt à César et il apparaît comme un collaborateur de l’occupant ; soit il se prononce contre et il s’expose, ainsi que ses proches, à une répression terrible. Cependant, la tradition chrétienne a repris constamment cette expression pour éviter une confusion, en se basant sur une séparation entre les pouvoirs.

Le mode de rapport s’est cependant diversifié selon les confessions chrétiennes. L’orthodoxie conjoint facilement les appartenances nationales et ecclésiales. Dans la Réforme, Luther a évolué dans ses interprétations : pour sortir des guerres civiles, dites de religion notamment dans l’Allemagne de la guerre de Trente Ans, on préconisa que les sujets adoptent la religion de leur prince. Dans le même temps en France, le souverain fondait son pouvoir absolu en se présentant comme le protecteur de la religion catholique, ce qui lui permettait de la contrôler étroitement. Le plus souvent, la religion se trouve instrumentalisée par le politique. La pratique demeure toujours complexe, puisqu’il s’agit des mêmes individus qui sont à la fois citoyens d’un pays et membres d’une religion ou en-dehors de toute appartenance religieuse.

En France, la notion de laïcité, qui « sépare » le politique et les confessions religieuses, a l’ambition de créer un espace relativement pacifié. Mais des problèmes pratiques apparaissent tous les jours et les applications diffèrent tellement que l’article consacrée à la laïcité dans Wikipédia donne des définitions et surtout des règles subséquentes pour presque chaque État, sans compter ceux qui définissent une religion nationale : type État islamique, quitte à définir des tolérances variables…  Dans le cas de la France, les lois de séparation (1905) ont tendu les relations, au moins jusqu’à la guerre de 1914, qui après des accusations souvent injustes contre le Vatican et l’Église de France, se sont paradoxalement inversées. La participation sans réserve des catholiques à la guerre ainsi que les souffrances communes ont rétabli une large confiance. La séparation ne signifie pas absence de relations, puisque les membres d’une religion sont aussi des citoyens : le débat a lieu en chaque individu pour éviter un clivage imaginaire, mais aussi dans la société.

La situation actuelle demeure ambiguë : on constate une régression du religieux en Europe, une majorité de Français se dit ainsi « sans appartenance religieuse » (51% en 2023). Mais dans le même temps on note un « retour du religieux », avec un pluralisme qui, sous certaines formes, peut paraître inquiétant.

 

L’approche théologico-politique éclaire-t-elle le débat ?

Sans nul doute, le théologique et le sacré influent sur le politique, lequel s’est longtemps tourné vers le religieux pour légitimer et souvent fonder son propre pouvoir, assurer la cohésion sociale et éloigner un chaos susceptible de ruiner la vie commune. Les pouvoirs temporels exercés par les clergés participent souvent de cet objectif, même s’ils peuvent être aussi un facteur potentiel d’opposition.

Pour se limiter au XX° siècle en Europe occidentale, un débat intellectuel à propos du théologico-politique fut relancé, entre les deux guerres en Allemagne, par le juriste Carl Schmitt (1888-1985) ; il soulignait, en historien du droit, les racines chrétiennes de nombreux concepts politiques européens. Le théologien d’origine protestante Erik Peterson (1890-1960), converti plus tard au catholicisme, s’est opposé dès l’origine à cette conception, en soutenant que les deux notions sont séparées dans le Nouveau Testament, et par ailleurs que la notion de Trinité s’opposait fondamentalement à une conception totalitaire de la souveraineté politique. Si Schmitt fut grandement disqualifié en raison de son appartenance assumée au parti nazi, sa mise en avant de l’opposition « ami-ennemi » comme une affirmation déterminante de l’identité nationale, ainsi que l’importance d’une capacité de décision souveraine, notamment dans les situations dites « exceptionnelles », a profondément marqué les esprits et surtout des constitutions nationales. Ainsi, son ami et introducteur le juriste Julien Freund reprit, dans sa définition du politique, l’opposition ami-ennemi, considérée comme fondamentale pour beaucoup, y compris en raison de ses racines religieuses.

Le théologico-politique, malgré sa négation même dans la pensée de Peterson, du moins pour le christianisme, représente-t-il une catégorie pertinente pour traiter des rapports entre le religieux et le politique ? La pensée dominante, du moins en Europe sinon en Occident, préfèrerait s’en tenir au constat statistique un peu simpliste de l’entrée dans une ère « post-métaphysique » ; mais elle se trouve confrontée à la réalité de courants religieux et à des pratiques très vivantes, dont les effets politiques sont incontestables. Cela est vrai dans le judaïsme, où les courants orthodoxes ont une influence déterminante sur la politique israélienne. On le note aussi dans le christianisme puisque le rôle des évangéliques conservateurs est décisif dans le corps électoral aux Etats-Unis et en Amérique du Sud. On le retrouve également dans les revendications des droites et extrêmes droites en Europe. Enfin, le poids des organisations musulmanes dans l’espace arabo-islamique influe sur les gouvernements, au-delà de ses formes extrémistes ; il s’étend dans les pays d’immigration, soit pour reconstruire une identité bousculée, soit pour certains, souvent incultes d’un point de vue religieux, en vue de justifier leur recours à la violence. Tout se passe comme si la représentation courante, en Occident ou du moins en Europe, d’un religieux en déclin et vouée à sa disparition progressive s’avérait fausse et contre-productive dans l’analyse des situations politiques contemporaines, notamment conflictuelles.

 

Un passage par les références éthiques

Certes, le catholicisme – fidèle à cette appellation – a toujours privilégié une vision universelle de l’humanité, même s’il y eut des hésitations malheureuses à propos des esclaves ou des peuples colonisés. La tradition catholique, notamment avec l’enseignement social de l’Église (ou doctrine sociale), s’est efforcée au cours du dernier siècle, d’analyser les situations socio-politiques grâce aux outils fournis par les sciences sociales et les approches philosophiques, mais aussi en prenant appui sur la parole des personnes impliquées et l’expression de leurs organisations représentatives. À partir de cette analyse des situations, une évaluation éthique peut se faire, ce qui permet de partager un vocabulaire commun entre différents courants de pensée. L’attitude politique ne découle donc pas directement d’un corpus religieux, elle transite par une approche éthique toujours en débat ; ce qui évite une disjonction radicale entre les approches politiques et religieuses.

Dans le même temps, la réflexion éthique et morale se nourrit de références bibliques, dans le cadre d’une tradition ecclésiale. Il y a donc un jeu continu d’interprétations et non la simple affirmation de principes bruts. L’héritage chrétien peut prendre place dans le débat commun en apportant ses propres références. Il reçoit aussi des questionnements qui l’aident à prendre conscience de ses points aveugles, par exemple quand le sacré sert à couvrir des dominations, des abus, voire des crimes.

Quelques références majeures, qui éclairent les enjeux sociaux et politiques, peuvent être évoquées. Tout d’abord un principe fondamental : « choisis la vie et non la mort ! » On peut l’opposer à ceux qui légitiment des attentats et des actes de guerre pour des raisons religieuses. Un tel principe n’élimine pas toute violence comme par enchantement, les rapports humains comportant toujours une dimension conflictuelle, mais il met en garde contre la fascination liée au pouvoir sur la vie et la mort d’autrui. De telles passions perverses ne sont pas seulement individuelles, elles peuvent aussi contaminer l’opinion publique et pousser à l’action destructrice, tandis que le pouvoir politique mobilise une telle propension à dominer l’autre pour s’imposer et asservir.

 

Une possible référence commune

Dans la continuité du judaïsme, le fait de « choisir la vie » implique la prise en compte de la dignité de tout être humain, quelle que soit sa race, sa religion, sa position sociale. Sur ce point le christianisme a ouvert la voie à l’universalité (cf. la parabole du bon Samaritain, l’énoncé de Paul « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme. » (Ga 3, 28). Après les apports des Lumières, même s’il a fallu du temps, l’Église catholique a salué la Déclaration universelle des droits humains (DUDH) comme une étape décisive sur la route de l’humanité. La dignité inaliénable de chaque être humain se trouve associée étroitement à une culture du bien commun, de telle manière qu’on n’en reste pas à une affirmation formelle des droits, laissant de côté les conditions concrètes d’existence : d’où l’importance accordée aux droits sociaux selon la DUDH, mais aussi au rôle du politique comme organisateur du bien commun. L’Église rappelant qu’aujourd’hui le bien commun doit être mis en œuvre à l’échelle de l’humanité entière, sous le mode de solidarités effectives.

Une référence ultime indique le sens des principes énoncés et apparaît comme un accomplissement : oser parler de fraternité universelle, mais aussi d’amour. C’est toute la question du messianisme, que l’on peut comprendre dans le christianisme comme une utopie incitative évoquée en termes de « Royaume de Dieu », lequel est « déjà là » (donc à l’œuvre) et « pas encore » (donc toujours en attente), au sens qu’aucune réalisation historique ne peut être confondue avec l’accomplissement espéré. Mais certains, dont les évangélistes, vont y voir une incitation à accélérer sa venue, par exemple en soutenant les politiques d’expansion israélienne. L’héritage néo-testamentaire retient la promesse d’alliance, en notant que celle-ci ne peut être réservée à un peuple particulier : elle concerne l’ensemble de la communauté humaine, mais aussi, selon des modes divers, le vivant et la création tout entière. L’actuel questionnement écologique provoque à une ouverture de notre conception de l’alliance : un ensemble de relations sous le signe du respect, mais aussi de l’amour qui, selon la Bible, a présidé à la création et prépare à la réconciliation finale, quand « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28).

 

En politique comme en religion, dépasser la polarisation sur l’Un !

Une telle récapitulation, trop rapide, peut être source de malentendus. D’autant que le rapport au monothéisme est susceptible d’ouvrir à des visions totalisantes, voire totalitaires, de la vie commune. Dans le cadre des critiques du totalitarisme au XX° siècle, Claude Lefort et d’autres, ont notamment mis en cause la polarisation sur l’Un, qui en vient à promouvoir une vision globalisante, non plurielle, de la société et à légitimer ainsi un pouvoir fort incarné en un individu. Un autre apport de la philosophie morale contemporaine montre que le conflit n’est pas un danger pour la démocratie, mais au contraire son mode de fonctionnement même, dès lors qu’il s’arrête à l’approche obscure de la violence.

D’un point de vue social et politique, la vie commune ne peut alors être comprise à la manière d’un ensemble homogène soumis à un chef suprême. L’organisation d’une vie commune sera considérée en tenant compte des tensions, des différences et des relations qui constituent la société. Une telle perspective théologique donne à penser et à vivre en matière de fraternité (des relations qui osent s’exprimer en termes d’amour) et de démocratie (les différences sont vues comme une chance, à condition qu’elles soient vécues sous le signe du respect mutuel et du désir de rencontre). La politique ne devra pas demander à ceux qui se rattachent à une religion d’être moins « religieux », mais au contraire de l’être mieux, en allant au cœur de la foi qu’ils confessent. On sait que la ferveur religieuse risque aujourd’hui d’être considérée comme un risque de radicalisation dangereuse ! Il faut donc toujours préciser de quelle forme religieuse on parle. D’autre part, les communautés religieuses, à commencer par celles qui s’inscrivent dans la tradition chrétienne, doivent aussi s’organiser d’une manière qui soit conforme à leur profession de foi, les dérives institutionnelles risquent toujours de l’emporter sur le dynamisme de l’amour proclamé.

 

Juin 2024