4-Les camps de bétail : entre fierté et honte
Dans ce pays où l’on estime qu’il y a trois fois plus de têtes de bœuf que d’habitants, le bétail est tout : le moyen de subsistance, mais aussi le signe de la richesse, une sorte d’assurance vie ou de livret d’épargne. Le bétail remplit la marmite, paie les études des enfants, la dot ou la réparation si un membre de la famille a commis un crime. Par le biais du bétail, l’élite économique du pays se fait des réserves de capital. Recherché en conséquence, le bétail est au centre de maints conflits armés, avec leur cortège de victimes et de destruction, souvent suivis d’actes de vengeance. Bien que ses conséquences soient plus visibles au niveau individuel et communautaire, cette pratique a également un impact déstabilisateur à l’échelle nationale et compromet les efforts de consolidation de la paix.
Cette contribution est basée sur un rapport de mai 2026 de Pax, la branche néerlandaise de Pax Christi. Une équipe a rencontré 23 habitants de camps de bétail dans le Lakes State et Unity State.[1] L’étude est unique dans le sens où elle cherche à comprendre et relater le vécu des éleveurs, extrêmement difficile à recueillir, mais sans lesquels il n’y aura pas de paix.
Les camps de bétail, c’est un monde. Leur principale fonction est d’élever et de soigner le bétail appartenant à la fois aux habitants des camps et à des membres de la communauté alentour. Des camps de bétails, il y en a des petits et des grands, allant de 3 à 45 éleveurs ou plus ; il y en a qui y vivent en permanence et d’autres qui retournent en saison de pluie dans leurs villages. Même s’il y a parfois des enfants et des femmes, la vie y est dominée par les hommes. De nombreux éleveurs de bétail rejoignent les camps dès leur plus jeune âge, généralement sur ordre de leur père. Certains hommes sont nés dans les camps et ne se sont que rarement aventurés dans les villes. Il va sans dire que l’éducation nationale n’y pénètre pas, comme rarement des gens de l’extérieur : ces camps font peur.
Les camps de bétail sont souvent, mais pas toujours, mobiles. Leur déplacement est principalement dicté par deux facteurs : la sécurité physique et un accès suffisant à l’eau et aux pâturages. Les éleveurs Nuer suivent parfois des schémas de déplacement historiques qui sont liés à leurs pâturages ancestraux ou à leurs zones d’origine, vers lesquels ils retournent à des périodes spécifiques de l’année. Ils chercheront aussi des zones de léchage de sel. Entre ces zones, de nombreux conflits intercommunautaires et vols de bétail surviennent. Cela peut à la fois accroître les tensions liées à l’accès aux ressources partagées et offrir davantage d’opportunités de raids, les éleveurs ayant quitté la sécurité relative de leurs campements plus établis.
Dans un camp, les décisions sont le plus souvent prises par les responsables, parfois en lien étroit avec des anciens, les « maîtres de lance ». Ces figures influentes résident parfois dans les camps ou dans des villes où les responsables de camp viennent les consulter. Traditionnellement, il existe une forte croyance dans un pouvoir spirituel des maîtres de lance, qui détermine le succès et la survie d’un camp. Par exemple, ils peuvent jouer un rôle dans la venue de la pluie, la bénédiction des mariages et l’identification et la bénédiction des pâturages ou des zones de pêche. Lorsqu’un nouveau camp est construit, les chefs spirituels peuvent organiser des cérémonies qui consistent à faire le tour du camp, à prendre du lait et à converser avec les ancêtres défunts pour s’assurer de leur protection ou donner leur bénédiction pour un raid.
Des éleveurs se laissent enrôler dans des raids pour des motivations diverses. Les plus fréquemment citées de venger des vols ou autres délits antérieurs, la pauvreté et le désir d’accroître sa richesse, ainsi que la pression sociale et le sentiment que la participation à ces raids rehaussera le prestige auprès de ses pairs. Aussi des rumeurs menées par certains groupes peuvent suffire à mobiliser des jeunes armés et à les faire passer à l’action.
Ces causes profondes peuvent être récupérées par des acteurs extérieurs. Par le passé, les jeunes armés et les éleveurs de bétail ont souvent été cooptés par des factions militaires rivales au Soudan du sud. Certains éleveurs accusent des autorités officielles qui auraient encouragé des raids à des fins personnelles ou bien dont les divergences politiques entre politiciens et autorités auraient constitué un obstacle à la restitution du bétail volé lors de raids transfrontaliers.
Ces raids sont des actions à haut risque. Ceux qui y ont participé parlent de leurs blessures, même mineures, qui s’aggravent faute de soins médicaux, la douleur devenant une composante chronique de leur vie. Ils connaissent la perte ou la destruction de biens, ce qui entraîne des conséquences dévastatrices pour ces communautés où les vaches représentent l’intégralité des moyens de subsistance, voire le capital, des habitants. Et il y a le lourd tribut psychologique des raids et de la violence qui les accompagne. Les jeunes décrivent les symptômes du stress post-traumatique. Aussi douloureux qu’il soit, un point commun : le trauma affecte les raiders, les éleveurs non impliqués ainsi que la communauté dans son ensemble.
Pour la population locale, souvent prise en otage entre ces combats, les raids et ces violences systémiques ont une conséquence supplémentaire : ils se déplacent moins, avec un effet négatif sur la sécurité alimentaire et l’économie locale quand par exemple des produits agricoles ne peuvent pas être acheminés vers les villes.
Ainsi, un double regard est porté sur les éleveurs des camps de bétail : considérés par les uns comme une menace et par d’autres comme assurant la sécurité de leurs communautés, souvent en l’absence de forces de l’ordre efficaces. Cette dualité est très présente, non seulement dans la façon dont les membres de la communauté perçoivent les jeunes armés et les voleurs de bétail, mais aussi dans la façon dont ils se perçoivent eux-mêmes et dans les émotions qu’ils ressentent après un raid.
Nombre des interlocuteurs ayant admis avoir participé à des raids ont évoqué la fierté qu’ils ressentent après un raid réussi et d’être considérés comme des héros ou protecteurs. Cela leur confère un statut et l’admiration de leurs pairs. Parallèlement, ces pillards ont également admis éprouver des sentiments de peur, de honte ou de culpabilité, qui surpassent parfois leur fierté. Le sentiment de culpabilité est fréquent lorsque des personnes sont tuées lors d’un raid. Un voleur de bétail a mentionné que « les raids ciblent parfois les plus vulnérables, comme les kraals peu gardés ou les gardiens âgés. Cela crée de la honte parmi nous, les combattants, surtout lorsque des femmes et des enfants sont blessés ou tués. » La peur est également courante : la fierté qui suit un raid est parfois éphémère et rapidement remplacée par la peur des représailles. À tout le moins, ils éprouvent de l’ambivalence quant à leurs actions et ont dans les entretiens menés exprimé le désir de trouver une issue à ce cycle de violence.
Dans la recherche d’une sortie de cette violence, deux propositions présentent des dilemmes :
- Le désarmement, oui, mais quelle garantie pour ceux qui désarment face à une large circulation des armes à feu ? Il faudrait un désarmement à l’échelle du pays.
- L’application renforcée de la loi, oui, mais quid de la police qui est perçue comme incapable d’assurer la protection ?
Deux autres propositions peuvent avoir plus de succès :
- L’influence des acteurs externes, notamment les chefs et les autorités officielles dans la mise en place de mécanismes fonctionnels de résolution des conflits. Ils jouissent plutôt de la confiance des éleveurs, et des exemples montrent que cela peut marcher quand une loi exige que les commissaires de police soient informés au préalable de tout mouvement des camps et négocient en amont les conditions, ou quand l’ancien gouverneur du Lakes State a déclaré une tolérance zéro des vols. Oui, mais à condition que les moyens de sanctions correspondent aux droits humains et n’égalent pas une exécution sommaire.
- La participation aux processus de paix locaux, mais comment assurer la participation des éleveurs isolés, des jeunes armés que les anciens ne considèrent pas comme interlocuteurs ? Il y a cependant des exemples encourageants, comme la conférence de paix de Nyang, dans le comté de Yirol en 2024, qui a duré 2 jours et qui réunissait des représentants communautaires et des autorités de Lakes State et Unity State afin d’examiner les causes et les conséquences des violences intercommunautaires ainsi que les moyens possibles de gérer et de résoudre les conflits transfrontaliers. La conférence était organisée par le ministère de la Consolidation de la paix du Soudan du Sud, avec le soutien de la MINUSS et de PAX. La conférence de paix s’est conclue par l’adoption de 21 résolutions pour une coexistence pacifique, signées par des ministres, des commissaires de comté et des chefs coutumiers. Le vol de bétail figurait parmi les principaux points à l’ordre du jour pendant ces deux jours et des résolutions ont été adoptées visant, entre autres, à récupérer le bétail volé et à traduire les auteurs en justice.
Qu’en disent les éleveurs des camps de bétail eux-mêmes ? Leurs propositions sont terre-à-terre, pleines de bon sens et réalistes. Ils soulignent qu’une paix durable nécessiterait de s’attaquer aux causes profondes des vols de bétail, de mener une lutte contre la pauvreté et la faim en générant des moyens de subsistance alternatifs, car « un homme affamé est un homme en colère ». Selon une autre étude de 2020, il existe un fort désir chez les jeunes de ne pas dépendre exclusivement du bétail mais de diversifier leurs revenus en acquérant d’autres compétences de subsistance, comme l’agriculture.
Autre proposition : la création de corridors de pâturage neutres patrouillés par des groupes communautaires transfrontaliers, en construisant davantage de bassins de rétention d’eau pour rendre les ressources moins rares, et en organisant des journées de pâturage ou de vaccination communes supervisées par des représentants de différents clans et communautés.
Plusieurs jeunes hommes ont également plaidé pour la création de postes de liaison jeunesse auprès des chefs, afin que des représentants sélectionnés puissent participer à des réunions de prévention des conflits ou à d’autres processus de paix et faire entendre leur voix et leurs griefs.
Est évoqué la nécessité d’établir des mécanismes d’alerte précoce plus efficaces et des canaux de communication informels entre les groupes rivaux afin d’atténuer l’impact négatif potentiel des rumeurs.
Certains des mécanismes proposés existent déjà dans la culture traditionnelle. Cependant, ces pratiques sont souvent mises en œuvre de manière informelle et à petite échelle, avec un soutien limité de la part des acteurs gouvernementaux ou d’acteurs externes comme l’ONU ou les ONG. Leur potentiel pour obtenir un impact durable à long terme reste donc souvent limité.
Enfin, les événements et activités culturels pourraient jouer un rôle important pour favoriser de meilleures relations communautaires et prévenir les raids, par exemple le théâtre ou des activités sportives, rassemblant les jeunes de différents camps de bétail transfrontaliers où les participants peuvent acquérir un certain statut grâce à leurs performances. Des messages de paix peuvent être promus par la même occasion.
Je veux rajouter à cette étude de Pax l’action de l’Église catholique à Rumbek, chef-lieu du Lakes State. Entre 2014 et 2024, j’ai régulièrement eu l’occasion d’aller à Rumbek pour des formations avec la CDJP et la commission éducation qui travaillent main dans la main, ainsi que la pastorale des femmes et, à l’époque, Radio Good News. La question des camps de bétails, des raids, des actes de vengeance et de la violence généralisée était alors omniprésente. Que peuvent faire les témoins, les civils face à la violence armée qui provient des camps de bétail ? Quatre témoignages m’ont particulièrement marqué. À chaque fois, il ne fallait pas grand-chose, juste être droit dans ses bottes et le courage de résister au discours ambiant. Et à l’origine peut-être quelqu’un qui a éveillé les consciences et chatouillé le pouvoir d’agir.
L’ancien militaire : Il me raconte que lorsqu’il a pris un poste à la préfecture, la population civile commençait à payer un lourd tribut aux violences causées par des jeunes armés, devenus plutôt bandits qu’éleveurs. Il est allé à pied, sans arme, dans leur camp et il s’est assis sous un arbre. Il a attendu 3 jours. Peu à peu, les jeunes sont venus et la conversation s’est engagée. « C’est la première fois dans notre vie qu’un adulte nous écoute ! » disaient, assez perplexes, les jeunes. L’écoute, et le « même-pas-peur » de cet homme, étaient la clé qui a ouvert leurs cœurs. Ensemble, ils ont pu faire des projets de « retour à la société sans armes ». Pour l’un d’entre eux, coupables de plusieurs meurtres, avec l’aide de ses pairs et la promesse qu’on lui trouverait un bon avocat, l’ancien militaire a pu le convaincre de se rendre, car cela amoindrirait sa peine et augmenterait sa chance de réintégration. Léon XIV avant son temps ! Nous appelons cela aujourd’hui « la paix désarmée et désarmante ».
Le bol avec les 4 cuillères : la culture de vengeance n’est pas une « exception amorale », mais une obligation culturelle au Sud-Soudan à laquelle les femmes prennent entièrement part. Une femme avait perdu un de ses fils lors d’un combat. Tous les soirs, la même scène se joue au foyer : quand elle sert le repas aux enfants dans le bol familial, elle y met 4 cuillères. Tous les soirs, les enfants lui disent : « Nous ne sommes que 3, maman, pourquoi as-tu mis 4 cuillères ? » Et invariablement, comme dans un bénédicité inversé, elle répond : « L’âme de votre frère ne trouvera de repos que le jour où l’un de vous le vengera. » Le groupe des femmes catholiques en entendent parler et décident de la voir, de parler à sa conscience. « Si moi, j’étais à ta place, je pardonnerais. Ou bien, veux-tu encore perdre un enfant et qu’une autre femme perde le sien ? Tu as le pouvoir de rompre la spirale aujourd’hui et de préserver des vies. »
L’ancien garçon-éleveur : un jour, le camp de bétail en migration est arrivé près d’un village. Un enseignant s’est aventuré à pénétrer dans le camp. Comme il ne faisait que faire chanter les enfants, sa présence a été tolérée. Petit à petit, il est venu avec un tableau noir qu’il accrochait à l’arbre. Il écrivait des mots, des calculs ; il dessinait des choses. Le garçon en question avait 10 ou 12 ans … et une mémoire photographique. Quand tout le monde se couchait, sous le ciel étoilé, il « visitait la photo du tableau dans sa tête » et apprenait la leçon par cœur. Le lendemain il pouvait tout réciter. Intrigué, cet enseignant a négocié avec les anciens du camp et ses parents qui ont permis qu’il aille à l’école. Ce garçon a fait des études en sciences de l’éducation et travaille maintenant dans l’équipe de la Commission éducation du diocèse de Rumbek. Il est bien placé pour concevoir et appliquer le programme de proximité dans les camps.
Les jeunes s’adressent à leurs parents : dans la culture Sud-Soudanaise, ce sont plutôt les parents qui disent à leurs enfants que faire, et non pas l’inverse. C’est un peu contreculture. Mais ces jeunes faisaient passer leur message, « emballé » dans un événement culturel et public. « Si vous ne voulez pas être seuls dans votre vieillesse, si vous voulez que nous nous occupions de vous, faites en sorte que nous soyons vivants et pas morts dans la spirale de la vengeance. Et nous vivrons tous. »
[1] https://paxforpeace.nl/publications/between-pride-and-shame/

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