6-Mgr Christian Carlassare, Évêque de Bentiu*
Monseigneur Christian, quelles sont les principales préoccupations de la Conférence épiscopale et de la Commission nationale Justice et Paix actuellement ?
La Conférence des évêques catholiques du Soudan et du Soudan du Sud (SSSCBC) et la Commission Justice et Paix sont profondément préoccupées par les défis persistants qui entravent la paix, la dignité humaine et le développement au Soudan et au Soudan du Sud. Dans ce contexte, l’évangélisation est indissociable de la promotion de la justice, de la réconciliation et du bien commun.
Au Soudan, la principale préoccupation des évêques est le conflit toujours en cours et ses conséquences humanitaires dévastatrices. La guerre a provoqué des déplacements massifs de populations, des pertes en vies humaines, la destruction des infrastructures et d’immenses souffrances parmi les civils. Les évêques appellent sans cesse à la cessation immédiate des violences, à la protection des civils, à un accès humanitaire sans entrave et à un dialogue constructif entre toutes les parties concernées. Nombre de citoyens ont le sentiment d’être dépossédés de leur nation depuis la prise de pouvoir par l’armée. Par conséquent, la situation actuelle exige que les dirigeants politiques et militaires placent le bien-être du peuple au-dessus de leurs intérêts personnels ou partisans.
Au Soudan du Sud, la principale préoccupation réside dans la fragilité de la paix et la lenteur de la mise en œuvre des accords politiques. Les évêques mettent régulièrement en garde contre les rivalités politiques, l’insécurité et le risque de reprise du conflit. Partout dans le pays, nous constatons une recrudescence des violences intercommunautaires, alimentées par les divisions ethniques. En mars, dans notre diocèse de Bentiu, une terrible attaque suivie d’un massacre a eu lieu à Abiemnom, faisant environ 178 victimes innocentes. Plus récemment, il y a environ une semaine, une autre attaque contre des éleveurs de bétail innocents a fait 14 morts et 23 blessés. Ces événements tragiques témoignent de la fragilité persistante de la paix dans de nombreuses régions du pays. Nous sommes convaincus qu’une paix durable ne peut être instaurée que grâce à une gouvernance responsable, au respect de l’État de droit et à un véritable engagement en faveur de la réconciliation nationale.
La Commission Justice et Paix œuvre dans chaque diocèse pour répondre à ces préoccupations par le biais d’initiatives de consolidation de la paix, d’éducation civique, de promotion des droits humains et de dialogue communautaire. Dans notre diocèse, nous organisons des ateliers pour renforcer les comités Justice et Paix dans chaque paroisse. Ces efforts visent à favoriser la cohésion sociale, à encourager la résolution non-violente des conflits et à donner aux citoyens les moyens de participer activement à la vie publique. Par ces activités, nous cherchons à contribuer à une culture de paix, de justice et de réconciliation au sein de nos communautés.
Le Conseil des Églises du Soudan du Sud (SSCC) a joué par le passé un rôle majeur dans les efforts des initiatives de paix dans ce pays. Qu’en est-il aujourd’hui ?
La collaboration avec le Conseil des Églises du Soudan du Sud est à la fois essentielle et précieuse. Les défis auxquels le Soudan du Sud est confronté sont si graves qu’aucune Église ni confession ne peut les relever seule. En travaillant ensemble, les Églises sont en mesure de présenter une voix chrétienne unie pour promouvoir la paix, la réconciliation, la justice et la guérison nationale.
L’œcuménisme n’est pas qu’une question théologique ; il se nourrit de notre engagement commun envers Jésus-Christ et s’exprime dans nos efforts partagés pour défendre la dignité humaine, la justice et la paix au Soudan du Sud. Grâce à des initiatives communes, les responsables d’Églises ont pu dialoguer avec les dirigeants politiques, jouer un rôle de médiateur en période de tensions et plaider pour la mise en œuvre des accords de paix. Cette voix chrétienne unie confère une plus grande crédibilité et une autorité morale accrue aux messages et aux propositions du Conseil des Églises du Soudan du Sud.
Ce partenariat a également renforcé les initiatives locales de construction de la paix. Par l’intermédiaire des diocèses, des paroisses et des communautés ecclésiales locales, les Églises œuvrent ensemble pour promouvoir la réconciliation entre les communautés divisées, soutenir les programmes de guérison des traumatismes, encourager la responsabilité civique et favoriser le dialogue dans les zones touchées par le conflit. Cette coopération contribue à instaurer la confiance par-delà les clivages ethniques, régionaux et religieux.
Je crois que le moment est crucial pour le Conseil des Églises du Soudan du Sud de relancer un dialogue national et un processus de paix afin de préparer le pays aux prochaines élections et à une transition progressive vers une société plus démocratique. Le Conseil a un rôle essentiel à jouer en promouvant le dialogue, la non-violence et le règlement pacifique des conflits, tout en contribuant à créer un environnement où tous les citoyens peuvent participer activement à la construction de l’avenir de la nation.
L’impact de cet effort conjoint se manifeste de plusieurs manières : il a renforcé l’unité chrétienne, accru l’influence des Églises dans la promotion de la paix et de la justice sociale, étendu les initiatives de consolidation de la paix au niveau communautaire et encouragé les citoyens à considérer la réconciliation comme une responsabilité nationale partagée. Malgré les nombreux défis qui subsistent, cette collaboration demeure un puissant signe d’espoir et une contribution précieuse à la construction de la paix et de la nation au Soudan du Sud.
À titre personnel, pourriez-vous nous faire part de vos craintes et de vos espoirs pour le pays ?
Ma plus grande préoccupation pour le Soudan du Sud est la fragilité de la paix. Nous avons souffert de trop d’années de conflit, de violence et de division, et je crains que les tensions politiques, les rivalités ethniques et la facilité d’accès aux armes ne nous replongent dans des cycles de violence. Je suis également préoccupé par l’impact que cela a sur nos jeunes, dont beaucoup ont grandi dans l’insécurité plutôt que dans la paix. Je crains aussi que la population ne perde espoir après des années de souffrance, de déplacements forcés, de pauvreté et d’espoirs déçus.
Dans le même temps, je garde un profond espoir. Le peuple du Soudan du Sud a fait preuve d’une résilience remarquable, d’une foi inébranlable et d’un désir ardent de paix. Je crois que notre avenir ne repose pas uniquement sur des accords politiques, mais aussi sur la volonté de nos communautés de s’engager dans le dialogue, la réconciliation et le pardon. J’ai été profondément touché par le courage des personnes rencontrées à Abiemnom et dans d’autres communautés qui, malgré la violence et l’injustice dont elles sont victimes, continuent de réclamer le dialogue. C’est pourquoi la paix doit se construire sur ce fondement, à la base, au sein de nos familles, de nos villages, de nos écoles et de nos églises.
Je place de grands espoirs dans notre jeunesse et dans le pouvoir de l’éducation pour former une nouvelle génération de dirigeants engagés pour la justice, le service et le bien commun. Je crois également que les Églises ont un rôle important à jouer pour promouvoir la réconciliation et aider les populations à surmonter les divisions. Lorsque nous œuvrons ensemble, par-delà les clivages ethniques, politiques et religieux, nous devenons un signe d’espoir pour la nation.
J’espère que le Soudan du Sud deviendra un pays où chacun pourra vivre dans la dignité, la sécurité et la paix ; où les dirigeants serviront le peuple avec intégrité ; et où notre diversité sera une force plutôt qu’une source de division. Malgré les nombreux défis auxquels nous sommes confrontés, je reste convaincu qu’un avenir meilleur est possible si nous demeurons attachés à la paix, au dialogue et au bien commun.
Quel serait votre message principal à vos fidèles au Soudan du Sud, ainsi qu’à nous en Europe ?
Mon message ? Ne perdez pas l’espérance. Notre société traverse une période de profond découragement et d’incertitude. Nombreuses sont les voix qui sèment la peur, la division et la méfiance. Nous sommes souvent tentés de croire que les conflits, l’égoïsme et l’indifférence ont le dernier mot. Mais c’est faux.
Je dirais à nos chrétiens : vous êtes l’espérance de ce monde. Si vous perdez l’espérance, comment pouvez-vous en offrir aux autres ? Je ne parle pas d’une espérance illusoire qui ignore la réalité et laisse les gens désengagés. Je parle d’une espérance réelle et concrète, enracinée dans notre foi, dans notre humanité commune et dans notre capacité à œuvrer ensemble pour un monde plus juste, plus paisible et plus fraternel.
Nous sommes appelés à être des artisans créatifs de paix, prêts à reconstruire les ponts récemment endommagés par la nouvelle politique de polarisation menée par les oligarques. Dans le climat politique et social actuel, nous constatons souvent que les gens se méfient davantage les uns des autres, se replient sur eux-mêmes, deviennent plus sourds aux cris d’autrui et aveugles à la dignité inhérente à chaque personne. En tant que chrétiens et membres d’une seule famille humaine, nous devons résister à cette tentation. Choisissons la rencontre plutôt que l’isolement, le dialogue plutôt que l’hostilité et la solidarité plutôt que l’indifférence. Ayons le courage d’écouter, de pardonner et de cheminer ensemble. Chaque geste de réconciliation, chaque acte de justice, chaque effort au service du bien commun est une graine d’espérance pour l’avenir.
Monseigneur Christian Carlassare, merci pour cet entretien. Merci pour votre engagement en faveur de la justice, de la paix et de la réconciliation.
*Bentiu est le plus jeune diocèse du Soudan du Sud, situé à la frontière avec le Soudan, dans le Unity State

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