Ils s’appellent Doris, Hala, Steve, Adeline, Assinamar… Du Mali, du Liban, de France, du Cameroun, du Togo, une vingtaine d’étudiants sont venus au Centre National de Formation des Scouts et Guides de France pendant une semaine pour se former à l’Intervention Civile de Paix (ICP)1 à Jambville. Ils y ont rencontré une équipe universitaire/professionnelle qui, depuis plusieurs années, forme à ces présences dans les zones de conflit. Unique dans le monde francophone, cette formation repose sur un pari ambitieux : former des civils à la protection humaine est nécessaire, possible et fécond.

Nécessaire

Face aux défis sécuritaires, les réponses armées expérimentées depuis 20 ans (guerre contre le terrorisme, renforcement des frontières, développement et ventes d’armements de plus en plus sophistiqués) ont montré leurs limites et souvent leurs logiques contre-productives. Or depuis plusieurs décennies, des alternatives non-violentes de transformation de conflits se multiplient à l’échelle locale, même dans des conditions extrêmes comme en Irak ou au Soudan du Sud. Les experts internationaux, tout en reconnaissant l’importance de la dimension locale de la construction de la paix, peinent à apprendre de l’expérience. Il est difficile d’admettre qu’en matière sécuritaire, aucune solution pérenne n’est imposée de l’extérieur, difficile également d’accepter que si la sécurité humaine se joue dans la complémentarité, ce qui prime c’est la perception locale des populations. Les intervenants civils de paix, eux, font non seulement le pari d’une réarticulation du local et des autres niveaux d’intervention, mais aussi le pari de l’humain avant le technique ou le processuel. Pour cela ils se forment.

 

Possible

Former des civils aux questions sécuritaires est possible en combinant exigences universitaires et forces de la pédagogie de la paix. À la transmission classique des fondamentaux en analyse des conflits, droit et médiation, on intègre un travail intense sur le savoir-être, le relationnel, le corps. Les étudiants sortent de leur zone de confort, passent du cours en ligne au cours en présentiel, de la salle de classe à la forêt de Jambville, de l’intellect au corps. Puis ils retournent dans la classe, en débriefing, avant de repartir. Il s’agit de jouer de différents lieux d’enseignement, car le déplacement est essentiel à l’apprentissage. Ainsi, le temps d’une semaine, Jambville devient un pays, ses grilles des frontières. Il faut même un visa pour y entrer. La salle de classe se transforme également : pas d’ordinateur, un cercle plutôt que des lignes, les tables évacuées sur les côtés, de l’espace au centre. Il faut du vide pour se concentrer, pour se représenter une scène, une situation et, tous autour, y réfléchir. Les espaces d’apprentissage sont donc repensés.

Le rythme aussi. La semaine est intense, des journées qui commencent tôt avec une course dans les bois et peuvent finir tard en discussions, cas d’études et simulations. C’est étonnant comme on se révèle lorsque la fatigue s’accumule au bout de quelques jours. Alors, après cette semaine, les étudiants repartent sur des cours en ligne qui leur donnent plus de contrôle du rythme et la possibilité de structurer leur parcours d’apprentissage. Cette pédagogie qui mélange approches universitaire et populaire, présence et numérique permet aussi autre chose d’essentiel : se risquer, faire des erreurs. Jambville, on s’en doute, n’a rien d’une zone de guerre. Mais, devenu le temps d’une semaine un pays, avec frontières, checkpoints et champs de mines, Jambville permet d’apprendre de l’expérience : que traverser un champ de mine par inattention est grave, que de perdre ses notes personnelles dans les mains d’un commandant de checkpoint menace directement la vie d’un défenseur des droits humains, que la distinction entre bad-guys et good guys est souvent bien plus complexe qu’il
n’y paraît. Les erreurs furent nombreuses, tant mieux ! Les débriefings furent d’autant plus riches que le cadre pédagogique était bienveillant, et l’environnement magnifique. Il faut faire des erreurs en formation pour avoir une chance de les éviter en mission.

Fécond ?

Au-delà des exercices, il y eu surtout la magie de la rencontre, l’expérience de la présence, les fous rires dans les scénarios, la solidarité dans les équipes interculturelles. Il n’est pas facile de réunir en un lieu 25 personnes, de nationalités différentes. Certains ont bénéficié d’une bourse ‘Justice et Paix’ pour venir. Les étrangers ont dû se battre pour obtenir un visa. Jusqu’à la dernière minute, alors qu’ils avaient déjà commencé l’étude des modules en ligne de préparation, ils ne savaient s’ils pourraient contribuer. Quelques-uns n’ont pas pu venir. Travailler ensemble est un luxe. Apprendre qu’au pays des Touaregs, le temps et l’espace de la paix sont vastes ; qu’à Beyrouth une petite université a créé un Master d’action non-violente. Prendre connaissance, mais surtout prendre conscience que le monde bouge, relié physiquement et par les idées que nous avons échangées. Prendre conscience comme le souligne Edgar Morin, que de ce tissage émerge la complexité. Jambville nous a offert une respiration pour mesurer la complexité. Encouragés, équipés un peu, ils repartent dans leurs pays, leurs cursus, leur travail. Ils vont devoir approfondir et surtout lire avant de se retrouver pour une deuxième semaine de formation en janvier. À suivre…

 

1 Dans le cadre du Diplôme universitaire Intervention civile de Paix de l’Institut catholique de Paris, pour beaucoup soutenus par une bourse d’étude de la Commission Justice et Paix France.